Guiose Marc Psychomotricien Service IV Hôpital PGV

Abord de la relaxation en psychiatrie adulte

Cet écrit se situe dans le cadre d’un travail en psychomotricité, avec des patients suivis en psychiatrie, tant en intra-hospitalier, que dans des structures extra-hospitalières ( hôpital de jour et centre médico-psychologique ). Ces patients, de différentes structures de personnalité, présentent pour la plupart un état de dépression et de grande anxiété. Leur suivi en thérapie de relaxation et les observations cliniques qui en émergent, nous amènent à nous interroger sur notre pratique.

Notre propos consistera, en avançant quelques hypothèses théoriques, à appréhender le processus thérapeutique.

Le cadre thérapeutique

Nous aborderons la relaxation tout d’abord comme un cadre particulier dont les composantes originales sont les suivantes :
Un lieu calme, bien chauffé, avec un éclairage atténué. Un lit ou un tapis à même le sol sur lequel s’allonge le patient.

Un temps que l’on consacre au patient.
Le relaxateur, avec cette particularité d’être celui qui parle le plus pendant la séance.
Une technique. Notre propre travail en relaxation nous a permis de nous forger un outil, inspiré de différentes techniques : Jacobson, Feldenkrais, Eutonie. L’utilisation des différents exercices de ces techniques est fonction du patient concerné.
Les consignes données au patient sont de s’allonger, de se laisser guider par les mots du relaxateur, d’être à l’écoute de son corps; l’attention étant particulièrement attirée sur les sensations. Enfin, un temps est laissé à la fin de chaque séance, où le patient peut verbaliser son ressenti. Souvent nous voyons apparaître un discours où se mêlent les sensations, les émotions et des évocations concernant une histoire attachée au corps du sujet. Nous pratiquons alors une écoute empathique, exprimant essentiellement par le canal des communications non-verbales le ressenti des émotions que le patient nous communique, et allant jusqu’à demander des précisions sur ce qu’il nous dit lorsque nous ne comprenons pas.

La régression

Dans les descriptions que font les patients de leur état pendant la relaxation, le phénomène de régression est au premier plan. Rappelons nous le cadre avec ses conditions de silence, de lumière atténuée, la position allongée, la voix tranquille du thérapeute, l’importance des sensations du corps. Un patient l’exprimait très clairement : « Je me sens bercé comme un bébé. » ; il décrivait des sensations de balancement qu’il appelait affectueusement sa « balançoire ».

Tout porte à croire que de telles conditions favorisent une régression chez le patient (1) (2). C’est cet aspect qui attire le plus notre attention. Nous chercherons donc à comprendre comment nous touchons « l’enfant dans le patient », pour reprendre une expression de BALINT, et comment le patient va en tirer bénéfice.

Nous nous référerons à la définition que donnent LAPLANCHE & PONTALIS de la régression (3), et nous en retiendrons surtout l’aspect concernant le retour du sujet à des étapes dépassées de son développement (stades libidinaux, relation d’objet, identification…).

La question qui est de mise ici est de savoir si tous les patients peuvent avoir accès à cette régression sans dommage. La polémique à ce sujet est grande. Notre expérience clinique nous montre que la relaxation n’est pas à utiliser sous sa forme habituelle avec des patients psychotiques lorsqu’ils sont dans un état de trop grande dissociation, ce sans quoi nous verrions immédiatement surgir une angoisse de morcellement et le patient être submergé par son délire et ses hallucinations.

Cependant, utiliser ces techniques non comme une modifications des états de conscience, mais comme un étayage du psychisme sur le corps, le thérapeute axant son travail sur la structuration du schéma corporel du patient et contenant d’éventuels moments d’angoisse, peut être une approche tout à fait profitable. Elle permet de constituer, par ce mécanisme d’étayage et l’introjection de la fonction contenante du thérapeute, une enveloppe psychique.

Nous poursuivrons en mettant en évidence quels phénomènes sont induits par cet état de régression.

Le dialogue tonique

Le rôle du tonus est d’une importance cruciale en relaxation. Objectivement, les exercices de respiration, les mouvements de contraction-décontraction musculaire, l’effet suggestif des consignes, ont une action sur les instances anatomophysiologiques qui contrôlent le tonus. Tant au niveau médullaire qu’au niveau sous-cortical (la « boucle gamma » agissant sur la substance réticulée), et au niveau cortical.

Précisons que la substance réticulée est un véritable carrefour, où convergent les afférences sensitives et sensorielles de tout l’organisme, et d’où partent les systèmes effecteurs facilitateurs et inhibiteurs. Nous voulons ainsi montrer que le tonus musculaire est la résultante de l’activité complexe de toute l’organisation nerveuse. On peut comprendre que les facteurs psycho-émotionnels et affectifs aient un rôle sur le tonus. Réciproquement, l’état tonique influence l’activité psychique du sujet (4). Immanquablement, en abaissant le seuil tonique du sujet par la relaxation, nous touchons à un pan affectif de sa vie psychique.

En effet, H. WALLON met en évidence le lien entre le tonus et l’émotion, et souligne son importance dans les interactions mère-nourisson, parlant d’une « relation tonico-affective » (5). Le Pr AJURIAGUERRA, reprenant la démonstration de Wallon, parle de « dialogue tonique », et met en exergue la fonction du tonus dans la communication interhumaine : « l’enfant, dès sa naissance, s’exprime par le cri, par les réactions toniques axiales, par des grimaces ou gesticulations où parle tout le corps. Il réagit aux stimulations ou interventions extérieures par l’hypertonie, ou se laisse aller à une paisible relaxation. Mais c’est par rapport à autrui que ces modifications toniques prennent leur sens, et ce sont ces réactions expressives que la mère interprète et comprend » (6).

Au sens large, nous pouvons dire que ce type de relation s’actualise transférentiellement pendant la séance de relaxation. A la voix, aux mots, au toucher du relaxateur, le patient réagit par un abaissement du tonus, qu’il décrit par les modifications des sensations de poids, de grandeur, de température, de contact du corps sur le sol. Réciproquement, par empathie, le relaxateur ressent l’état de son patient. Il est détendu par son bien-être ou ressent l’angoisse de celui-ci. Cette angoisse doit être gérée, pour ne pas qu’elle déborde le relaxateur et qu’il ne la renvoie comme telle par le flux des mots qui guident le patient pendant la séance.

Nous voyons là le parallèle entre l’expression tonique du ressenti de l’enfant et l’expression tonique du ressenti du relaxé. Parallèle, également, entre la compréhension par la mère des manifestations toniques de son nourrisson et la compréhension par le relaxateur des manifestations toniques du relaxé.

La voix

Nous observons de nombreux comportements et remarques concernant la voix du relaxateur. Mme R. Dit percevoir dans les moments de profonde relaxation : « une voix loin, très loin… ». Un autre patient veut enregistrer la voix du relaxateur, pour se la passer dans les moments difficiles. Telle autre patiente veut une relaxation avec beaucoup de mots. Telle autre, chez le coiffeur, en écoutant le ronron du sèche-cheveux, se met à penser à la voix de son relaxateur et sent son corps détendu, alors que d’ordinaire le sèche-cheveux la crispe.

Les patients attribuent souvent des qualificatifs généreux à la voix du relaxateur. Il semble qu’en matière de voix, chacun fait comme il l’entend. Alors comment l’entendent les patients ?
Par les mots, le relaxateur guide les patients dans leur corps. Mais c’est bien la voix qui les touche, par sa mélodie, ses modulations, ses intonations. Les patients expriment qu’elle est

inductrice de calme, qu’elle est rassurante, enveloppante, gratifiante, qu’elle est bonne. WOLFF (7) montre que la manière la plus performante d’arrêter le cri d’un nourrisson de moins de trois semaines, c’est par la voix de la mère. Nous en déduisons que la voix a une fonction archaïque d’apaisement. J. MARVAUD (8) nous dit comment le bain sonore, qui caractérise le monde de l’infant, resurgit sans cesse en relaxation. Les paroles du thérapeute peuvent évoquer la voix paternelle toute puissante, jugeant, autorisant, interdisant, ou la voix maternelle, douce, enveloppante, chaude, une voix gratifiante, narcissisante.

Le sentiment d’enveloppement par la voix, si souvent exprimé, nous évoque le concept « d’ enveloppe sonore du soi », énoncé par ANZIEU (9). Celui-ci s’est efforcé de mettre en évidence l’existence d’une sorte d’organisateur du Moi, plus précoce que l’image spéculaire. Nous pouvons penser que cette voix du relaxateur offre une expérience structurante et narcissisante au patient. Anzieu fait remarquer que la mythologie grecque (10), à-travers Echo et Narcisse, a bien repéré l’intrication du miroir sonore et du miroir visuel dans la constitution du narcissisme.

Image du corps et narcissisme

LAPLANCHE et PONTALIS définissent le narcissisme comme désignant, en référence à Narcisse, l’amour porté à l’image de soi-même. Ces auteurs précisent l’intrication entre le Moi, le schéma corporel et le narcissisme (11) : « On peut concevoir la constitution du Moi comme unité psychique corrélativement à la constitution du schéma corporel.

On peut aussi penser qu’une telle unité est précipitée par une certaine image que le sujet acquiert de lui- même sur le modèle d’autrui, et qui est le Moi. Le narcissisme serait la captation amoureuse du sujet par cette image ». J. LACAN a mis en rapport ce premier moment de la formation du Moi avec cette expérience narcissique fondamentale qu’il désigne sous le nom de « stade du miroir » (12). F. DOLTO montre que l’image du corps est le support du narcissisme. Mais surtout, avant l’expérience du miroir, c ’est la mère qui donne sens au narcissisme de son enfant et le soutient par son corps, par son schéma corporel à elle (13).

Nous soutenons l’idée que dans l’expérience de la relaxation, le relaxateur est le support du narcissisme du relaxé. Il se produit un retour à un narcissisme primaire pendant le temps de la séance, véritable investissement de la libido par le Moi. Ceci par la fonction de la voix, mais également par le travail qui s’opère au niveau du schéma corporel. En effet, l’attention du relaxé est constamment attirée vers son corps, vers ses sensations.

Le relaxateur utilise sa propre expérience de la relaxation, se référant aux sensations imprimées dans son schéma corporel. Il aide le relaxé à prendre conscience de ses modifications toniques tout au long de la séance, par le repérage et l’élimination de ses tensions. Cette attention particulière du relaxateur pour le corps de son patient, qui le mène vers un état de mieux-être, ce monde qui, pour le relaxé, se restreint à des sensations et à une voix, tout ceci investit le corps d’une importance affective particulière, et amène le patient à se renarcissiser.

Le maternage

Nous voyons combien les expériences décrites ci-dessus évoquent une situation de maternage. En quoi cette situation régressive, qui nous amène à des états et à des sensations du passé, est- elle thérapeutique dans son aspect maternant ?.
M. SAPIR (14) nous dit que le relaxateur peut être vécu comme un objet externe, sur le modèle de l’objet externe « mère ». Cette mère, personne totale, étant auparavant partielle sous forme de sein, de voix, de regard. Ainsi la parole du relaxateur, sa voix, son regard, son toucher, deviennent en relaxation des objets partiels que le patient internalise. L’objet interne, c’est ce qui reste du relaxateur introjecté. Ainsi, le « bon sein » qu’introjecte l’enfant, pour

WINNICOTT, représente toute la technique du maternage qu’utilise la mère (15). En relaxation, regard, voix, parole et toucher constituent un ensemble très proche de ce maternage. Nous faisons ici l’hypothèse que cette résonance d’un bon objet en nous favorise la réparation de celui-ci. Nous pouvons donc voir la relaxation comme une illusion restructurante. Après cette expérience d’illusion vient le sevrage, qui conduit l’enfant vers une période de désillusion et l’amène d’une dépendance absolue vers une dépendance relative, jusqu’à l’indépendance.

Selon nous, en relaxation, cette indépendance s’acquiert en demandant au patient de reprendre les exercices dont il se souvient, et qui lui conviennent particulièrement, à la maison. Cette proposition est faite au patient après un certain temps de travail en relaxation. Nous pouvons rapprocher cette manière de faire, qui consiste à emporter avec soi quelque chose du lieu de maternage, en l’occurrence ici de la technique, de l’objet transitionnel tel que le conçoit Winnicott.

Conclusion

A travers ces considérations, nous voulons souligner l’aspect thérapeutique de cette technique qu’est la relaxation. En ne développant pas une technique particulière, nous voulons avancer des hypothèses théoriques sur le processus thérapeutique commun à de nombreuses techniques à médiation corporelle, en particulier bien sûr, la relaxation. Dès lors, nous ne devons plus confondre la relaxation avec la détente, ou pourquoi pas avec la sieste. De même, le professionnel en thérapie corporelle ne peut s’arrêter à l’application d’une technique, sans tenir compte de la pathologie considérée, de la structure sous-jacente du sujet, et des implications relationnelles avec les conséquences psycho-dynamiques que cela entraîne.

Nous voyons comment ce travail donne un accès au Moi du sujet. Par ce biais, il offre la possibilité de le restructurer, de diminuer l’angoisse, de le renarcissiser, et aide au processus de réparation d’un bon objet interne.
Cette approche corporelle, bien loin d’être en opposition avec d’autres prises en charge du patient (prise en charge infirmière, psychothérapie, chimiothérapie…), les complète. Elle permet au patient une redécouverte de ce qui est le support de toute vie chez les hommes, y compris la vie psychique : le corps.

 


 

Bibliographie

  1. J. BERGES & M. BOUNES – « La relaxation thérapeutique chez l’enfant » – Masson : Paris, 1974 (p.155)
  2. M. SAPIR – « Sens et place de la relaxation » in « La relaxation : son approche psychanalytique » – Dunod : Paris, 1975
  3. J. LAPLANCHE & B. PONTALIS – « Vocabulaire de la psychanalyse » – PUF : Paris, 1967
  4. J.G. LEMAIRE – « La relaxation » – Payot : Paris, 1964
  5. H. WALLON – « Les origines du caractère chez l’enfant » – PUF : Paris, 1954
  6. J. De AJURIAGUERRA – « Langage, geste, attitude motrice » – Maloine : Paris, 1953
  7. WOLFF, cité in D. ANZIEU – « Le Moi-peau » – Dunod : Paris, 1985 (p.165)
  8. J. MARVAUD – « Le transfert en relaxation » in M.J. HISSARD – « Les relaxations thérapeutiques aujourd’hui » – L’harmattan-I.F.E.R.T. : Paris, 1987 (tome II)
  9. D. ANZIEU – « L’enveloppe sonore » in « Le Moi-peau » – Dunod : Paris, 1985 (p.159 à 173)
  10. R. GRAVES – « Les mythes grecs » – Fayard : Paris, 1967 (p.306)
  11. in 3, p.261 à 265
  12. J. LACAN – « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique » in R.F.P., 1949, XIII, 4
  13. F. DOLTO – « L’image inconsciente du corps » – Seuil : Paris, 1984 (p.156)
  14. in 2
  15. D. WINNICOTT – « Objets transitionnels et phénomènes transitionnels » in « Jeu et réalité » – Gallimard : Paris, 1975 (chap. I)