Marc GUIOSE Psychomotricien Psychologue Clinicien Chargé de cours Paris 6

Schéma corporel et Image du corps

Evolution Psychomotrice Juin 2001

Pour évoquer les concepts de schéma corporel et d’image du corps, il faut balayer des domaines tels que la neurophysiologie, la psychologie génétique, la phénoménologie et la psychanalyse. Il est classique de distinguer le terme de schéma corporel comme relevant de la neurologie et celui d’image du corps comme relevant de la psychanalyse et de la psychologie. Les neurologues s’intéressent à décrire, à travers le schéma corporel, des manifestations pathologiques de modifications de la perception du corps suite à des lésions du système nerveux central et périphérique. Les « psy » veulent rendre compte, à travers l’image du corps, de diverses manifestations psychopathologiques dans lesquelles la conscience du corps est atteinte.

La réalité clinique oblige à penser le corps de façon plus complexe et intriquée que cette dichotomie simplificatrice et idéologique. Entre la réalité neurologique du schéma corporel et la réalité psychique de l’image du corps, il y a un va-et-vient nécessaire, car il est impossible de rompre artificiellement l’unicité de l’individu.

Ainsi, en parcourant la littérature qui fait état de ces concepts, nous ne pouvons qu’en relever toute l’ambiguïté, et un malaise nous prend lorsqu’il nous faut avancer une définition qui soit partagée par la plupart des auteurs. Dès lors, nous optons pour suivre le développement de ces notions, de schéma corporel et d’image du corps, et pour en souligner les apports, les enrichissements et les extensions apportés au fil du temps par les différents domaines scientifiques.

A – Conceptions neuro-physiologiques du schéma corporel

Le schéma corporel reçoit son nom de Bonnier en 1893, il le définit comme une représentation permanente, une figuration spatiale du corps et des objets. L’origine du schéma corporel vient de la notion neurologique de représentation du corps propre. Sous ce terme sont regroupées les différentes composantes de la somatognosie, que la pathologie a permis d’identifier.

Cependant, chaque auteur a sa propre terminologie, de sorte que : Pick (1915), dans ses études sur l’autotopoagnosie, parle d’« image spatiale du corps » ; Head (1920), à la suite de ses études sur les troubles de la sensibilité, parle d’un « modèle postural du corps » ou « schéma corporel »; enfin, Ludo Van Bogaert (1934), quant à lui, utilise le terme d’« image de soi ». Nous renvoyons le lecteur à l’excellent article de Ginette Berthaud et Bernard Gibello (1970), qui offre une vue d’ensemble de cette notion de schéma corporel jusqu’aux années 70.

I – Perturbations du schéma corporel liées à des lésions cérébrales.

C’est la découverte des localisations hémisphériques de certains syndromes neurologiques qui vient appuyer l’hypothèse, reprise à Bonnier (1898) et formulée par Head dans les années 20, de l’existence d’un « schéma corporel ». Afin de rester dans le contexte de ce chapitre, nous utiliserons le terme neurologique de trouble somato- gnosique comme synonyme de trouble du schéma corporel.

Dans un premier temps, ces observations suggèrent une représentation unilatérale de la sensation du corps propre, située dans l’hémisphère mineur (c’est-à-dire l’hémisphère droit pour les droitiers). Les perturbations somatognosiques liées à une lésion dans l’hémisphère droit portent sur l’hémicorps gauche réalisant une hémiasomatognosie. Celle-ci se traduit soit par un sentiment d’absence ou de non-appartenance de l’hémicorps, soit par l’inconscience totale de l’hémicorps. Si à ces troubles perceptifs s’ajoute une atteinte motrice, une hémiplégie gauche, apparaît alors une méconnaissance du trouble moteur, une anosognosie.

Par la suite, cette localisation de la représentation du corps se complexifie parallèlement à la description des troubles lésionnels de l’hémisphère gauche. Les perturbations somatognosiques lors de lésions de l’hémisphère gauche réalisent une asomatognosie globale centrée sur le syndrome de Gertsmann et sur l’autotopoagnosie. Le syndrome de Gertsmann présente des troubles bilatéraux localisés ; il se caractérise par l’association d’une agnosie digitale, d’une incapacité à distinguer la gauche de la droite, d’une acalculie, d’une agraphie et d’une apraxie constructive. Pick (1915) définit l’autotopoagnosie comme une perte de la localisation des parties du corps.

Ce sont des troubles bilatéraux généralisés qui s’observent à travers l’impossibilité pour le malade de désigner les différentes parties du corps, sur lui-même, sur autrui ou sur un dessin. Il ne parvient pas à les décrire même en les touchant ou en les regardant, et souvent il cherche les parties en dehors de lui-même. Soulignons que l’autotopoagnosie, tout comme le syndrome de Gertsmann, sont de véritables troubles sémantiques portant sur la connaissance analytique du corps. Ces syndromes appartiennent donc à un registre symbolique, celui qui nécessite la médiation verbale.

Enfin, toutes les perturbations du schéma corporel liées à des lésions cérébrales, droites ou gauches, sont délimitées autour du carrefour temporo-pariéto-occipital.

Remarquons également qu’il n’y a donc pas qu’une représentation unilatérale de la sensation du corps propre, située dans l’hémisphère mineur (hémisphère droit), bien que les troubles somatognosiques soient toujours plus massifs dans le cas d’une lésion de cet hémisphère.

La présentation des troubles qui vient d’être faite nous permet de situer schématiquement les lieux d’intégration du schéma corporel à deux niveaux : D’une part, l’hémisphère mineur (droit pour les droitiers), que l’on peut considérer comme une structure primaire d’intégration somatognosique polysensorielle non médiatisée ; d’autre part, l’hémisphère majeur (gauche pour les droitiers), considéré comme une structure secondaire à médiation verbale, structure dont l’atteinte entraîne un trouble général de la connaissance du corps, ce dernier niveau étant véritablement symbolique.

Nous voulons tout de suite attirer l’attention sur le développement ultérieur de cet article qui traitera plus loin de l’image du corps. Nous renvoyons à la lecture de la partie consacrée à Françoise Dolto. En effet, cet auteur insiste pour différencier schéma corporel et image du corps, et met en avant la dimension symbolique du langage dans l’élaboration de cette dernière. Sans doute pouvons-nous voir une correspondance fortuite entre ces deux points de vu neurologique (intégration somatognosique polysensorielle non médiatisée dans un hémisphère ou médiatisée par la sémantique du langage dans l’autre) et psychanalytique (schéma corporel issu de l’expérience sensorie- motrice, image du corps issue de la relation langagière avec autrui).

II – Perturbations du schéma corporel liées à des lésions périphériques

En dehors des troubles du schéma corporel engendrés par des lésions des hémisphères cérébraux, il existe des troubles somatognosiques liés à un changement du corps. De fait, à la suite d’une amputation, on peut décrire le phénomène du membre- fantôme, dans lequel apparaissent des hallucinations du toucher et des sensations douloureuses perçues par le sujet dans son membre absent. Ce phénomène fera couler beaucoup d’encre et donnera à penser à de nombreux auteurs qui s’intéressent au schéma corporel.

III – Quelques notions neuro-psycho-physiologiques.

La question qui interroge «comment l’organisme connaît la position d’un membre dans l’espace? », interroge le schéma corporel d’un point de vu psychophysiologique. Von Holst et Mittelstaedt (1950, In C. Bonnet, 1995) ont suggéré que, chaque fois que nous voulons effectuer un geste, il existerait une copie efférente, appelé aussi décharge corollaire. C’est cette commande qui permettrait de localiser la nouvelle position d’un membre. Une seconde source d’information de la position d’un membre est constituée par des signaux proprioceptifs de rétroaction en provenance des muscles et des tendons.

Toutes ces informations proprioceptives d’origine musculaire contribuent à la régulation posturale en générant des signaux de rétroaction qui participent à l’élaboration d’un cadre de référence corporel ou schéma corporel.
Dans un autre ordre d’idées tout à fait complémentaire de ce qui vient d’être dit, nous souhaitons évoquer la notion d’espace égocentrique. Pour localiser les objets qui nous environnent afin de pouvoir les saisir ou les éviter, il nous faut une carte récepto- centrée, dont le corps représenterait le référentiel égocentrique. Une telle carte égocentrique nécessite l’articulation des informations spatiales sensorielles et des systèmes moteurs.

Il semblerait que nous retrouvions ici notre cortex pariétal dans sa région postérieure (aires 5, 7a et 7b), cette aire étant une bonne candidate à l’élaboration d’une telle représentation égocentrique de l’espace. C’est en effet le lieu de convergence d’informations visuelles, somesthésiques, proprioceptives, auditives, vestibulaires, oculomotrices, musculaires (membres) et même motivationnelles. En résumé, l’aire 5 est le lieu de connexions réciproques entre les structures somesthésiques et les structures motrices et limbiques, et l’aire 7 est le lieu de connexions réciproques entre les structures somesthésiques, auditives et visuelles et les structures motrices et limbiques.

Nous voudrions conclure ce chapitre consacré à l’aspect neuro-psycho-physiologique du schéma corporel, en faisant un lien avec ce qui va suivre. En effet, cet espace égocentrique nous évoque les travaux en psychologie génétique de Liliane Lurçat et Henri Wallon. Ils montrent comment l’enfant, afin de pouvoir s’orienter dans cet espace ambiant, projette son schéma corporel sur les objets et les lieux l’environnant (H. Wallon, L. Lurçat, 1987).

B – L’apport phénoménologique ; le schéma corporel comme expression de « l’être-au-monde »

Nous indiquons l’élément le plus important de la phénoménologie pour le concept de schéma corporel : la dimension temporelle. En effet, pour Merleau-Ponty c’est à cause de la structure temporelle de notre corps, que nous ne pouvons garder dans l’âge adulte le souvenir passé de notre corps d’enfant (Merleau-Ponty, 1945). Notre corps n’est pas « dans » l’espace et le temps, il habite l’espace et le temps. Le présent, à chaque instant, englobe le précédent et l’imminent, et mon corps est cette captation dans l’ici et maintenant de tout l’horizon spatial et temporel. Ainsi le schéma corporel est une manière d’exprimer que mon corps est au monde. Etudiant le phénomène du membre fantôme, Merleau-Ponty pense que, devant cette mutilation inacceptable, le sujet reste bloqué à un présent qui acquiert valeur d’exception. Si le contenu de l’expérience peut varier avec le temps impersonnel, sa structure restera identique : « le temps personnel est noué […]. Le bras fantôme est donc comme l’expérience refoulée d’un ancien présent qui ne se décide pas à devenir passé » (Op. Cité, p. 101).

Dans cette conception, le schéma corporel a également une incidence sur la perception. Le schéma corporel n’est pas créé par nous, selon la situation vécue, c’est lui qui crée la situation vécue, qui la fait ce qu’elle est en nous, en nous imposant le sens de notre affirmation dans le monde. Dès lors, le schéma corporel n’est pas qu’une construction de l’expérience du sujet, il impose une perception qui précède toute expérience et qui impose sa forme à l’expérience lorsqu’elle se produit.

C – Approche de la psychologie génétique.

1 – Henri Wallon

H. Wallon parle de « schéma corporel » et à travers ce terme il garde tout l’héritage de la neuro-physiologie. Ce qui l’intéresse, c’est la psychologie du développement, donc tout le problème de l’édification du schéma corporel.
Pour Wallon, le schéma corporel n’est pas une donnée initiale. Pour que l’enfant arrive à avoir une notion de son corps cohérente et unifiée, il faut qu’il distingue ce qui doit être attribué au monde extérieur et ce qui peut être attribué au corps propre.

Le schéma corporel va devoir se constituer selon les besoins de « l’activité […] c’est le résultat et la condition de justes rapports entre l’individu et le milieu […] celui des rapports entre l’espace gestuel et l’espace des objets, celui de l’accomodation motrice au monde extérieur » (Wallon, 1954). A cet égard la kinesthésie joue un rôle important, tout particulièrement les combinaisons entre l’espace corporel (espace kinesthésie) et l’espace des objets et des personnes (espace optique). In fine, le schéma corporel sera l’établissement de l’interdépendance exacte entre les impressions sensorielles et le facteur kinesthésique et postural.

Parmi ces impressions sensorielles, une primauté est accordée aux données visuelles. Ce qui a été présenté jusqu’à présent mettait l’accent sur l’adéquation entre les données sensorielles (kinesthésiques, visuelles) et l’activité de l’enfant, sa motricité, dans la construction du schéma corporel. Il nous faut maintenant insister sur l’importance accordée par Wallon à la relation de l’enfant avec autrui dans l’élaboration de son schéma corporel.

Le corps propre, entendu, palpé et regardé, est d’abord traité par l’enfant comme un objet étranger, dont les frontières avec les autres objets se construisent peu à peu. Manipulé et regardé par l’entourage, le corps kinesthésique de l’enfant reçoit et sollicite d’autrui une « empreinte visuelle ». L’enfant s’attribue les effets vus en autrui lors d’une situation commune, dans le même temps qu’il prête à autrui sa sensibilité kinesthésique.

C’est dans ce double jeu de reflet que l’enfant sort de la symbiose primitive et commence à prendre une conscience plus objective de lui-même, qu’il se constitue un corps kinesthésique et un corps visuel dont les images autonomes puissent se correspondre au point d’être susceptibles de se substituer entre elles comme équivalentes.

La conscience objective du corps est donc l’aboutissement de tout un processus qui consiste pour l’enfant à se voir comme un objet parmi les objets. La reconnaissance comme sienne de l’image du miroir signale une étape importante de ce processus, l’accès à une représentation mentale du corps. C’est dans cette perspective que Wallon est amené à préciser le statut du miroir. Ce dernier est le révélateur d’une construction de soi qui se fait dans la vie quotidienne de l’enfant, et à laquelle il ne participe que de façon épisodique. Le miroir ne crée pas la conscience de soi, il en révèle l’existence.

Confronté au miroir, l’enfant doit faire se correspondre la perception de l’image et celle du modèle. Pour l’image d’autrui, cela ne lui pose pas trop de difficulté puisque les deux perceptions appartiennent au même espace optique. Pour l’image de soi, il y a « hétéronomie » entre l’espace corporel (tactile, proprioceptif, kinesthésique) et l’espace optique de l’image. Wallon fait l’hypothèse de deux phases dans l’appropriation de l’image de soi.

Une première phase où l’enfant se construit une image extériorisée de lui, comme il en a des choses et des personnes. Une deuxième phase où il doit réduire le dédoublement spatial des deux perceptions et dénier toute réalité à l’image. L’identification de soi dans le miroir signale donc l’accès à une représentation mentale du corps, représentation visuelle et spatiale.

Elève de Wallon, R. Zazzo reprend les travaux du maître sur le schéma corporel, mais il parle alors d’« image du corps » (Zazzo R., 1948). Il entreprend l’exploration systématique des réactions de l’enfant devant le miroir. De ces expériences de Zazzo, nous devons souligner l’importance de la présence de l’Autre auprès de l’enfant. C’est à travers la nécessité de la reconnaissance d’autrui que l’enfant peut accéder à la conscience de soi.

D – L’approche psychanalytique.

Bien que Freud n’ait jamais parlé de schéma corporel ou d’image du corps, ses successeurs verront dans certaines de ses allégations un rapprochement possible : « Le Moi est avant tout un Moi corporel, il n’est pas seulement un Moi de surface, mais il est lui-même la projection d’une surface […] Le Moi est en dernier ressort dérivé de sensations corporelles, principalement de celles qui naissent à la surface du corps, à côté du fait qu’il représente la superficie de l’appareil mental » (Freud, 1923, p. 238).

La profonde communauté entre le schéma corporel et le Moi est maintenant reconnue : « On peut concevoir la constitution du Moi comme unité psychique corrélativement à la constitution du schéma corporel. On peut aussi penser qu’une telle unité est précipitée par une certaine image que le sujet acquiert de lui-même sur le modèle d’autrui, et qui est le Moi […]. » ( J. Laplanche, J.-B. Pontalis, 1967). L’intérêt porté aux sensations corporelles et à leurs relations avec les processus affectifs est repris par Schilder dans les années 30.

Il fit l’hypothèse d’une relation entre l’investissement libidinal de certaines zones corporelles et des conflits psychiques spécifiques. L’individu chercherait ou éviterait la satisfaction de désirs liés à des zones particulières du corps ou à des zones symboliquement équivalentes.

1 – Paul Schilder

C’est P. Schilder qui assoit dès 1935 le concept d’image du corps sur des fondements psychanalytiques. Dans son livre « L’image du corps » (1968), Schilder a voulu articuler la réalité biologique du corps avec sa réalité érogène et fantasmatique. Il en donne cette définition : « L’image du corps humain, c’est l’image de notre propre corps que nous formons dans notre esprit, autrement dit la façon dont notre corps nous apparaît à nous-mêmes » (Schilder, 1968, p. 35). S’appuyant sur les travaux de Head concernant le « modèle postural du corps [ou] schéma corporel », Schilder définit ce dernier comme «l’image tridimensionnelle que chacun a de soi-même » (Op. Cité).

Il voit donc le schéma corporel comme un « standard » spatial, qui nous permet d’avoir une connaissance de la posture, du mouvement, de la localisation de notre corps dans l’espace et de son unité. Ce modèle postural du corps n’est pas une entité statique, fixe, elle est dynamique, c’est-à-dire, changeante, en croissance, «en perpétuelle auto-construction et autodestruction interne » (Op. Cité, p. 40).

Enfin, pour comprendre cet auteur qui tantôt parle de schéma corporel ou modèle postural et tantôt d’image du corps, il faut préciser son point de vue selon lequel il n’y a pas vraiment de différence entre ces deux concepts : « Le schéma corporel […] nous pouvons aussi l’appeler ‘’image du corps’’, terme bien fait pour montrer qu’il y a ici autre chose que sensation pure et simple, et autre chose qu’imagination […]

Bien que passant par les sens, ce n’est pas là pure perception ; et, bien que contenant des images mentales et des représentations, ce n’est pas là pure représentation » (Op. Cité, p. 35). Selon lui, l’image du corps se développe sous l’influence de la libido, qui met en forme « l’agrégat plastique » des données sensorielles, suivant ses lois propres. Enfin, l’image du corps comme unité, comme Gestalt, se construit par strates. Celles-ci étant la synthèse d’un modèle postural du corps, d’une structure libidinale et enfin d’une image sociale (somme des images du corps de la communauté en fonction des diverses relations qui s’y sont instaurées). Ce qui unifie ces trois composantes de l’image du corps c’est leur dimension inconsciente commune.

2 – Jacques Lacan

Lacan s’inspire des travaux de Wallon sur le schéma corporel et, dans une perspective génétique psychanalytique, met en lumière un moment fécond dans le développement de l’enfant : « Le stade du miroir » (1966). Pour Lacan, l’immaturité proprioceptive du nourrisson lui fait apparaître son corps comme morcelé, ce manque d’unité du corps ayant un effet anxiogène. La relation fusionnelle avec sa mère semble être le seul moyen de satisfaire les données proprioceptives éparpillées et ainsi d’atténuer l’angoisse de morcellement. Ce n’est qu’aux environs de 6 mois, que la perception visuelle a une maturation suffisante pour permettre la reconnaissance d’une forme humaine.

Ceci ne manque pas d’entraîner une modification dans l’éprouvé affectif et mental du corps : « en prolongement, en fusion plutôt avec les données proprioceptives morcelées, viendront s’inscrire les données visuelles liées au corps de l’Autre ; soudainement s’unifiera, sous la forme de la ‘’représentation inconsciente’’, ou Imago, cette image de l’Autre, et à travers elle, la proprioceptivité qui lui était liée » (Lacan, 1966).

À ce moment, on peut observer l’enfant qui jubile devant le miroir. Cette expérience féconde et riche, liée à l’apparition de l’imago de l’Autre, est identifiée par Lacan comme le « stade du miroir ». Cette identification primordiale va permettre la structuration du « Je », l’expérience d’un corps unifié, et va mettre un terme à ce vécu psychique du fantasme du corps morcelé.

Enfin, pour Lacan, le stade du miroir est une expérience qui s’organise antérieurement à l’avènement du schéma corporel : « J’ai cru moi-même pouvoir mettre en valeur que l’enfant, dans ces occasions, anticipe sur le plan mental la conquête de l’unité fonctionnelle de son corps propre, encore inachevée à ce moment sur le plan de la motricité volontaire. Il y a là une première captation par l’image où se dessine le premier moment de la dialectique des identifications » (Lacan, 1948).

3 – Françoise Dolto

C’est son activité d’analyste auprès d’enfants ayant une pathologie marquée par des troubles d’involution psychique, qui incita F. Dolto à développer sa théorie de l’« image inconsciente du corps » (1984). Pour Dolto, l’image du corps du sujet est faite des superpositions des images passées de son corps et de l’image actuelle. Cette image est le lieu d’intégration des zones de ce corps investies par des échanges structurants et créatifs. Dans cette optique, le corps devient un lieu de langage archaïque, non-verbal, une forme dynamiquement structuré d’un système de significations. Dolto insiste pour «ne pas confondre image du corps et schéma corporel » (1984, p.17), elle en propose une distinction systématique (Op. Cité, p. 22- 24) :

L’image du corps est propre à chacun, elle est liée au sujet et à son histoire.

L’image du corps est éminemment inconsciente. Elle peut devenir en partie préconsciente quand elle s’associe au langage conscient.

L’image du corps est la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles. Elle peut être considérée comme l’incarnation symbolique inconsciente du sujet désirant. Elle est à chaque moment mémoire inconsciente de tout le vécu relationnel.

C’est grâce à notre image du corps portée par – et croisée à – notre schéma corporel que nous pouvons entrer en communication avec autrui.

L’image du corps est le support du narcissisme.

Dans l’image du corps le temps se croise à l’espace
le passé inconscient résonne dans la relation présente

L’image du corps se structure par la communication entre sujets et la trace, au jour le jour mémorisée, du jouir frustré, réprimé ou interdit (castration du désir, au sens psychanalytique)

L’image du corps réfère le sujet du désir à son jouir, médiatisé par le langage mémorisé de la communication entre sujets.

L’image du corps est toujours inconsciente, constituée de l’articulation dynamique d’une image de base, d’une image fonctionnelle et d’une image des zones érogènes où s’exprime la tension des pulsions.

L’image du corps qui s’élabore dans l’histoire du sujet se construit et se remanie tout au long du développement de l’enfant. Dès lors, Dolto distingue trois modalités d’une même image du corps : « image de base, image fonctionnelle et image érogène, lesquelles toutes ensemble constituent et assurent l’image du corps vivant et le narcissisme du sujet à chaque stade de son évolution » (Op. Cité, p.49).

 

Le schéma corporel est le même pour tous les individus.

Le schéma corporel est en partie inconscient, mais aussi préconscient et conscient.

Le schéma corporel est évolutif dans le temps et l’espace.

Le schéma corporel, abstraction d’un vécu du corps dans les trois dimensions de la réalité, se structure par l’apprentissage et l’expérience.

Le schéma corporel réfère le corps actuel dans l’espace à l’expérience immédiate. Il peut être indépendant du langage.

 

4 – Gisela Pankow

G. Pankow propose une définition originale de l’image du corps inspirée de sa pratique clinique, en particulier avec des psychotiques. En introduisant cette notion, Pankow souhaitait que l’image du corps soit un repère pour le diagnostic et la thérapie des pathologies psychiatriques. Elle affirme la singularité de son concept d’image du corps tant par rapport au schéma corporel et à son aspect neurologique, que par rapport à Schilder et sa « structure libidinale de l’image du corps » (1935 in Schilder, 1968), et elle s’écarte de Dolto (1961) et de Fischer et Cleveland (1958). Ce qui lui importe, c’est de prendre le corps comme modèle d’une structure spatiale, structure qui ne l’intéresse que dans son aspect dialectique entre les parties et la totalité du corps.

C’est cette corrélation, entre les parties et la totalité du corps, qui selon elle permet d’engager le malade psychotique dans un mouvement dialectique au cours d’une psychothérapie psychanalytique. C’est donc en travaillant autour de l’image du corps que Pankow cherche à reconstruire une fonction symbolique détruite chez le psychotique.

Pour cet auteur, l’image du corps et son mode de structuration sont ce qui marque la séparation entre les deux grandes lignées structurelles de la personnalité : « La différence entre la névrose et la psychose consiste en ce que des structures fondamentales de l’ordre symbolique qui apparaissent au sein du langage et qui contiennent l’expérience première du corps, sont détruites dans la psychose et déformées dans la névrose » (1960 in G. Pankow, 1976, pp 287).

Pour Pankow, l’image du corps a une double fonction symbolique. La première concerne « sa structure spatiale en tant que forme ou Gestalt, c’est-à-dire en tant que cette structure exprime un lien dynamique entre la totalité et le tout » (Op. Cité, pp 288). La seconde fonction de l’image du corps « ne concerne plus la structure comme forme, mais comme contenu et sens ». En outre, les zones de destruction dans l’image du corps des psychotiques correspondent aux zones de destruction dans la structure familiale des malades.

5 – Evolution du concept d’image du corps et son extension en psychanalyse

C’est dans le domaine des recherches concernant les premières étapes du développement psychique, que les psychanalystes ont été amenés à proposer des notions que nous pouvons rapprocher de celle de l’image du corps. L’interrogation se porte sur ces mystérieux moments des premières rencontres du bébé avec le monde dans lequel il se trouve projeté par l’expulsion hors du sein maternel. Déjà dans l’oeuvre de Schilder (1950), l’image du corps est ce référentiel qui permet de sentir l’unité corporelle qui est une dans l’espace, parmi et séparée des autres. Il souligne également que c’est bien en référence à l’image du corps qu’il est possible de faire la différence entre le dedans et le dehors du corps propre. Dès lors, cette différenciation entre un lieu à l’intérieur du corps et un lieu à l’extérieur peut être rapprochée de la notion de contenant.

Ce contenant psychique permet la création d’un espace interne, d’un espace de pensé ; ce concept a été repris sous différentes formes par des cliniciens et chercheurs travaillant essentiellement sur l’autisme et la psychose. C’est Esther Bick qui introduit la notion de « fonction contenante » en relation à celle de « peau psychique » (Ciccone A., Lhopital M., 1991), s’inspirant de la « fonction contenante » décrite par Bion (« Aux sources de l’expérience », Bion, 1962, p. 24-36). Elle dit dans son article sur « L’expérience de la peau dans les relations d’objet précoces » (E. Bick, 1968) : « Le besoin d’un objet contenant semblerait, dans l’état non intégré du premier âge, produire une recherche frénétique d’un objet – une lumière, une voix, une odeur ou un autre objet sensuel – qui puisse retenir l’attention et, partant, être éprouvé momentanément au moins comme tenant rassemblées les parties de la personnalité […]

Cet objet contenant est expérimenté comme une peau » (Bick E., 1968 In Meltzer D., 1975). Pour cet auteur, la peau psychique est donc constituée par l’introjection de la fonction contenante de l’objet externe. Ce serait trop dévier de notre sujet que de nous enfoncer plus avant dans les méandres de ces concepts qui permettent de penser l’archaïque et l’originaire, cependant, nous ne pouvons éviter de parler du « Moi-peau » de Didier Anzieu (1985). Tous les concepts psychanalytiques qui expriment des structures limitantes, enveloppantes, contenantes peuvent être regroupées sous le terme d’« enveloppes psychiques ». D. Houzel nous en donne la définition suivante : « C’est le plan de démarcation entre le monde intérieur et le monde extérieur, entre monde psychique interne et monde psychique d’autrui, que j’appelle ‘’enveloppe psychique’’ » (Houzel D., 1987). C’est D. Anzieu en 1974 et 1975 qui, le premier, a utilisé le terme d’enveloppe pour décrire les structures frontalières et les différentes formes d’organisation du Soi ou du Moi.

Un concept majeur se dégage alors – celui de Moi- peau : « Par Moi-peau, je désigne une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques à partir de son expérience de la surface du corps » (D. Anzieu,1985, p. 39). On voit combien le Moi-peau d’Anzieu et la peau psychique de Bick représentent des entité très semblables. Cependant, pour être tatillon, citons A. Ciconne et M. Lhopital (1990, p. 126-129) pour qui le moi-peau représente un objet psychique issu de l’expérience corporelle, alors que la peau psychique est conçue comme un objet psychique issu de l’expérience psychique de contention par une peau extérieure. Nous n’irons pas plus loin dans la description des enveloppes psychiques. Pour les lecteurs intéressés, nous recommandons, outre la lecture des auteurs déjà cités, celle de l’article de Jacques Touzé « L’image du corps : des origines du concept à son usage actuel » (1996).

F – En guise de conclusion

Comme nous avons été amené à le dire plus haut, la notion de schéma corporel présentée dans sa conception la plus large nous impose d’en présenter ses aspects artificiellement isolés (schéma postural, schéma corporel, image de soi, image du corps…). Nous pensons que ce sont là différents niveaux d’organisation d’une même réalité originaire que la clinique nous oblige a distinguer.

En effet, il est plus pertinent de parler de schéma postural lorsqu’il faut mettre en lumière des troubles gnoso- praxiques et engager une rééducation de la marche, tout comme il est plus pertinent d’évoquer l’image inconsciente du corps pour expliquer le travail psychothérapeutique avec un enfant présentant une dysharmonie évolutive. Nous partageons l’opinion d’A. Sanglade (1983), pour qui la notion d’image du corps, par sa double appartenance, fait pont entre le schéma corporel et la représentation de soi. Le concept d’image du corps évoque l’aspect somatique par « le corps » et l’aspect psychique par « l’image ». Cependant, malgré l’intention intégrative de ces différents concepts, il est toujours difficile d’échapper à la formulation intrinsèquement dualiste.

 


 

BIBLIOGRAPHIE

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