Marc GUIOSE

Psychologue clinicien


 

Ce paragraphe est motivé par les fréquentes descriptions de manifestations hallucinatoires cénesthésiques vécues en séance de relaxation. Ce phénomène est bien connu de nos confrères hypnothérapeutes, qui le voit souvent apparaître dans des situations dites de choix impossible. L’hallucination d’une main qui bouge est alors une tentative de résolution de cette double contrainte (double lien) qui est de bouger la main alors que la suggestion interdit tout mouvement. La situation en relaxation est tout autre et pourtant elle conduit aussi à ce même vécu hallucinatoire. C’est ce que j’appellerai une suggestion de situation, que je m’empresse maintenant de décrire.

Ces observations sont issues de la clinique auprès de patients suivis en consultation libérale aussi bien qu’en institution. Ces descriptions s’entendent également dans des groupes de formation à la relaxation. C’est ceux là que j’utiliserai pour cette illustration. Ces groupes sont constitués de personnes jeunes sans troubles physiques ou psychiques avérés. C’est un temps de la formation qui dure de cinq à six semaines, pendant lequel les participants savent que les séances se composent d’une partie de relaxation verbale suivie de techniques de toucher et de mobilisations. Cependant, ils ignorent à quelle séance ils seront amenés à vivre cette expérience d’être touchés en état de relaxation. De sorte que sur vingt personnes, lors d’une séance je mobilise ou je touche simplement cinq d’entre elles, et ainsi de suite.

Lors de l’échange verbal qui a lieu après la relaxation, il est fréquent d’entendre certains participants déclarer qu’ils ont senti que je les touchais, tout en demandant confirmation car il leur reste un doute. De fait, je n’ai pas été amené à toucher ces personnes. Elles décrivent les parties du corps touché avec la sensation de pression et de chaleur sur les membres. La plupart d’entre elles ajoutent combien elles épient mes pas dans la salle, cherchant à me localiser et se demandant si c’est leur tour lorsque j’approche.

Il y a là une intensité émotionnelle faite de crainte, de curiosité et même d’espoir de goûter enfin à cette expérience. Au fil des séances, cette curiosité ne cesse d’augmenter chez ceux qui n’ont pas encore été touchés lorsqu’ils entendent les autres relater leurs éprouvés. Les autres, ceux qui ont vécu ce moment, décrivent également des perceptions étonnantes. Il n’est pas rare d’entendre dire que la trace de la main du relaxateur est toujours présente après son passage. Certains me demandant même si je ne suis pas resté toute la fin de séance avec ma main sur eux, bien qu’ils s’étonnent que je ne m’occupe que d’eux en oubliant les autres. Merveilleuse illusion qui permet de garder cette chaude présence tout-à soi !

Résumons-nous. Dans cette suggestion de situation, les ingrédients sont : l’incertitude, l’attente, la mise en rivalité – être touché en premier, c’est être préféré – avec un groupe constitué en majorité par des jeunes femmes et un relaxateur qui est un homme, lequel, je le rappelle, doit venir les toucher. Vous l’aurez compris, le désir s’accroit plus l’effet se recule ! Le transfert sur le personnage du relaxateur est fait de séduction, le lien libidinal s’attise proportionnellement à la distance qui s’amenuise, jusqu’à sentir sa chaleur, sa présence.

Ne nous y trompons pas, il s’agit de transfert, au sens d’une réactualisation d’une histoire passée avec toute la subjectivité de son inscription dans le sujet. Les images qui accompagnent ces sensations sont des productions propres à chacun, qui n’ont rien à voir avec la réalité externe. Il est bien question de fantasmes, qui émergent dans un contexte qui les y invite. Les thèmes énoncés sont multiples mais ils ont souvent à voir avec une douce présence, une froide absence ou une chaude sexualité. Les thèmes d’agression ne sont pas évoqués, pour la simple raison que je demande l’autorisation aux participants de les toucher.

La sélection se fait d’emblée, puisque seuls les candidats qui ressentent un transfert positif acceptent cette expérience. Ceux qui refusent d’être touchés, et qui peuvent dire pourquoi, évoquent l’angoisse, la peur de l’intrusion et de l’agression sexuelle. Somme toute, le toucher agit avant, pendant et après. Ce que l’on peut entendre, c’est combien ces hallucinations et ces illusions sont l’expression d’un désir que l’on cherche à assouvir. Ce que j’appelle la suggestion de situation est une forme de supplice de Tantale qui réveille le manque, celui-là même qui demande à être comblé.

J’insiste pour parler de ces ressentis, qui sont souvent passés sous silence, car il y a de la honte et de la culpabilité chez le relaxé comme chez le relaxateur. Pourtant mon expérience auprès de patients rencontrés en service de psychiatrie, de patients ayant une maladie organique grave (cancer, sclérose en plaque …), de patients en libéral présentant diverses pathologies, ou d’étudiants au cours de leur formation, me montre combien ces sentiments forts s’expriment en relaxation, parfois jusqu’à l’hallucination. Je souhaite maintenant préciser ma pensée concernant l’hallucination au regard du désir.

7.2 – Nos hallucinations quotidiennes

En parlant d’onirisme, une relation est faite entre hallucination et rêve. Pour reprendre l’expression d’un des premiers auteurs de référence qui s’est intéressé au délire hallucinatoire onirique suite à des intoxications, nous parlerons d’« un rêve agi » (E. Régis, 1900)1. Tout de suite, par souci de symétrie nous pouvons énoncer la conception freudienne du rêve, à savoir le rêve est la réalisation hallucinatoire du désir. Je m’inscris donc dans ce courant de pensée qui postule que les mêmes mécanismes psychiques sont à l’oeuvre qu’il s’agisse d’une expérience hallucinatoire ou du rêve. Ces mécanismes ne sont autres que des processus constamment en activité dans l’inconscient chez chacun de nous. Ils deviennent visibles et bruyants lors d’accès délirants ou hallucinatoires et ils s’expriment couramment à bas bruit dans les rêves. Mais surtout, les uns envahissent le monde externe et les autres (image mentale, rêverie, fantasmes, rêves) restent clos dans le monde interne. Cette frontière, entre le dedans et le dehors, délimite deux mondes bien différents. Les règles de fonctionnement, les logiques sont différentes. D’où cette perplexité, cette incompréhension lorsque, tel un calque, le monde interne se superpose au monde externe. Quelle confusion !

Le terme d’hallucination a été introduit par E. Esquirol (1838), qui le définissait comme une « perception sans objet » et le distingait du rêve et des illusions sensorielles. Bien au contraire, la théorie psychanalytique et nos observations issues de la relaxation nous laissent penser que l’hallucination est la recherche de la perception d’un objet.

Précisons ici le lien entre hallucinations et images mentales. C’est la résurgence d’images mentales qui fournit le contenu hallucinatoire, l’imagerie mentale étant une perception sans objet actuel. Entre hallucinations et rêves une correspondance est faite, plusieurs degrés étant à considérer. Les hallucinations hypnagogiques, qui surviennent à la période de transition entre veille et sommeil, sont des images sans scénario, qui apparaissent de façon fragmentaire. Images de faces humaines, images géométriques ou images de paysages, parfois images circulaires pouvant être récurrentes ou sensation de chute vertigineuse.

Ces hallucinations hypnagogiques correspondent à des rêves non précédés du sommeil paradoxal, elles apparaissent lorsque le niveau de vigilance est riche en onde α. C’est un phénomène extrêment courant en relaxation. La rêverie hypnopompique s’installe lors du réveil spontané. Elle peut être élaborée et malaisée à séparer des images du sommeil paradoxal. Dans ces moments de modification de nos états de conscience qu’est le sommeil, l’hallucination nous guette. Rentrons plus avant dans la conception psychanalytique des hallucinations2..

7.3 – Désir et hallucination

Freud se réfère à l’hallucination dès le début de son oeuvre 3 . Il l’utilise sous la forme d’un concept (hallucination primitive), qu’il considère comme une manifestation universelle, fondatrice de la vie psychique, et plus particulièrement des représentations mentales4. Il décrit l’incapacité du nourrisson à faire face aux états de tension d’origine interne (le prototype en étant la faim) et en étudie les conséquences. La faim provoque chez l’enfant une modification interne qu’il manifeste par ses cris, son agitation etc., ce qui provoque la venue de la mère (compréhension mutuelle). Grâce à cette compréhension mutuelle, la mère peut répondre par une action spécifique qui satisfera l’enfant (exemple : l’alimentation). Cette satisfaction du besoin permet la décharge de la tension. La tension provoquée par le besoin est réduite par un acte de l’entourage (l’action spécifique) et cette perception laisse une trace psychique.

Cette expérience de satisfaction s’inscrit chez l’enfant sous la forme de trois éléments :

1 – la décharge ;
2 – l’investissement de la perception de l’objet (la mère qui a permis la décharge) ;
3 – le déclenchement d’un réflexe ( exemple : succion, déglutition) après avoir vécu l’action spécifique.

Freud précise (1900, p. 481) que l’élément essentiel est l’apparition d’une certaine perception (l’aliment) dont l’image mnésique restera associée avec la trace mémorielle de l’excitation du besoin. Dès que le besoin se présentera de nouveau, il y aura grâce à la relation établie, déclenchement d’une impulsion psychique qui investira à nouveau l’image mnésique de cette perception dans la mémoire.

Ce qui provoquera la perception elle-même, c’est à dire l’hallucination de la situation de la première satisfaction. C’est ce mouvement que Freud appelle le désir. Ces liens associatifs entre ces phénomènes fonctionneront désormais comme modèle pour l’appareil psychique en construction.

L’hallucination primitive est ce phénomène par lequel se constituent les premières représentations mentales (premiers investissements de traces mnésiques laissées par l’expérience de satisfaction). De même, tout nouvel état de tension (« ou de désir ») conduit à la réactivation simultanée des deux « images mnésiques » : de l’objet (mère) et du réflexe (succion). Freud écrit : « cette réaction fournit tout d’abord quelque chose d’analogue à une perception, c’est à dire une hallucination [, en l’occurence ici,]L’enfant hallucine le sein ».

Nous le disions, cette hallucination dite primitive est importante dans la constitution du psychisme humain et préside à la naissance du désir [passage du besoin (aliment) au désir (l’objet)]. Le désir procède du réinvestissement de l’image mnésique initialement associée à la satisfaction. Tout porte à croire que dans l’état primitif du psychisme, l’accomplissement du désir aboutit à l’hallucination, c’est-à-dire à une répétition de la perception qui se trouve liée à la satisfaction du besoin.

Pour Freud, les états de tension et de décharge sont étroitement liés à l’existence et à la capacité pour le psychisme humain de se représenter un « objet » capable de comprendre la demande du nourrisson et d’y apporter une réponse adéquate. L’hallucination primitive est donc toujours l’hallucination d’un objet, et en ce sens la sensation qu’elle implique tenterait de reproduire le plaisir que l’être humain a pris avec un objet. Deux idées fortes sont à retenir :

● Il n’y a d’hallucination qu’au sein de la relation à l’autre (l’objet), que cet autre transférentiellement puisse prendre le visage d’un proche, ou d’un thérapeute.

● L’hallucination n’est pas un phénomène spécifique aux psychoses. Ce phénomène peut se présenter par épisodes fugaces chez le névrosé et l’homme dit sain, comme en relaxation. De plus, nous savons que le rêve est notre hallucination quotidienne.

De cette première expérience d’hallucination, nait le désir. Il est, pour certains auteurs comme J.D. Nasio5, à l’origine de toute hallucination. Le premier facteur dont il faut tenir compte dans une manifestation hallucinatoire, c’est le désir non-conscient du sujet. Entendons-nous, quand je dis désir je veux d’abord dire état de manque, état de privation et de douleur qui favorise et suscite en compensation la création d’un produit psychique nouveau.

L’hallucination est une réponse à un état douloureux de désir. Je tiens à souligner combien c’est l’état désirant, l’état de manque qui est à la base de l’expérience hallucinatoire. La formule consacrée est la suivante : l’hallucination est un mode dans lequel le désir se réalise. Autrement dit, le désir est un état de tension psychique et interne qui prétend se résoudre par une réponse virtuelle, une décharge virtuelle qui peut atténuer la tension mais ne l’écoule pas véritablement. La tension est toujours là. Or comme le désir est toujours insatisfait, nous disons que l’hallucination est la réalisation d’un désir insatisfait.

Conférence à l’hôpital Saint Anne, 1990.

Bien sûr, sachant que l’état de relaxation dans certaines conditions peut attiser ce désir, qui lui même peut engendrer une hallucination, le bon sens voudrait que l’on épargne nos patients psychotiques qui souffrent parfois de trop halluciner. La technique est là encore à moduler dans le sens d’un maintien du seuil tonique, qui ne soit pas trop bas et, surtout, de l’utilisation du canal communicationnel non verbal qui ne favorise pas la perte des repères extérieurs.

Je souligne ces recommandations pour faire oeuvre de prudence dans l’utilisation de cet outil qu’est la relaxation. Pourtant, il y aurait là matière à débattre. Qu’en est-il du désir du psychotique ? Si seulement le psychotique pouvait garder en lui la trace d’une présence chaleureuse, sans que celle-ci ne soit détruite fantasmatiquement et ne lui revienne sous la forme de fragments persécuteurs.

Précisons également qu’il n’est pas dans notre volonté de faire halluciner nos patients, quelles que soient leurs structures ou leurs problématiques. Ce phénomène apparaît de surcroit, de façon inopinée, et il est essentiellement un indicateur de la relation transférentielle qui s’instaure dans ce cadre thérapeutique. Il est l’écho de la voix qui résonne chez le relaxé lors du processus suggestif.

Cet exposé qui tente de cerner la suggestion, en amenant des modèles d’explication, ne saurait être complet sans l’abord des théories outre-antlantique. Ces auteurs ont travaillé très directement sur ce phénomène de suggestion sous l’impulsion de Milton H. Erickson (1901 – 1981), le chef de file du renouveau de l’hypnose.