L’homosexualité féminine

J. Mc Dougall « Éros aux mille et un visages », 1996, Paris : Gallimard.


 

La sexualité humaine : une quête éternelle

L’origine de la sexualité humaine est traumatique. Les conflits psychiques surgissent de la rencontre entre les pulsions internes et la force contraignante du monde externe.
Dès le début, la distinction entre pulsion érotique et sadique donne l’amour cannibalique. La notion de l’autre comme objet séparé de soi nait de la frustration et d’une force primaire de dépression dont tout bébé fait l’expérience.

L’abolition de la différence entre soi et l’autre est la condition même du bonheur, dans une recherche de cette sexualité archaïque qui porte l’empreinte de la fusion de la libido dans laquelle l’amour ne se distingue pas de la haine. La reconnaissance de l’altérité est suivie de la découverte toute aussi traumatique de la différence entre les sexes.

Nous savons maintenant que cette découverte est bien antérieure au conflit œdipien.

À la phase œdipienne dans sa dimension à la fois homosexuelle et hétérosexuelle, l’enfant est obligé de composer avec le désir impossible de posséder ses deux parents, d’appartenir aux deux sexes et d’incarner les deux organes génitaux.

Au fur et à mesure qu’il assume son inéluctable mono sexualité, le petit de l’homme doit compenser d’une manière son renoncement au désir sexuel ;
La découverte de la différence sexuelle conduit à la représentation de l’identité de genre.
C’est sur cette base que l’enfant arrivera à s’identifier en tant que sujet masculin ou féminin : non par héritage biologique mais à travers des représentations psychiques transmises par l’inconscient des deux parents autant que par l’environnement socio-culturel.

La compréhension des conflits psychiques concernant le sentiment d’identité sexuée et sexuelle se fait en cherchant les racines dans les expériences de la prime enfance.

Notre sentiment d’identité ressemble à Janus en ce que sa construction s’établit d’un côté sur « ce qui me ressemble » et de l’autre sur « ce qui est différent de moi ». Il est évident que l’acquisition du sens des identités personnelles et sexuelles impose le deuil d’une suite d’illusion sur le désir de posséder « ce qui est différent de soi », ce processus ne se déroule pas sans douleurs ni sacrifices. Deux concepts centraux relatifs aux origines de l’identité sexuelle constituent la toile de fond des chapitres qui vont suivre : la bisexualité psychique ; les fantasmes de la scène primitive dans la structure psychosexuelle de l’être humain.

La bi sexualité psychique

La bisexualité psychique est une donnée universelle chez tous les humains. En fait, tous les enfants voudraient posséder les mystérieux organes sexuels de l’homme comme de la femme, nantis de leurs pouvoirs fantasmés. L’une des blessures narcissiques les plus scandaleuses pour notre mégalomanie infantile est infligée par l’obligation d’accepter notre monosexualité biologique.

Par quels moyens espérons-nous intégrer ces demandes bisexuelles dans notre structure psychique tout en assumant notre identité anatomique prédestinée ?

La confusion qu’engendrent ces souhaits bisexuels dans l’organisation précoce de la structure psychosexuelle pèse sur bien des aspects de notre vie adulte.
Nous essayons de résoudre notre désir impossible d’être et d’avoir les deux sexes.

Libido : homosexuelle ou hétérosexuelle ?

Sous le nom de libido : nous avons tous les aspects de l’énergie sexuelle instinctuelle propre à tout individu. Cette énergie libidinale peut être orientée vers des gens de sexe différents, tout comme elle peut être investie sur soi.
Dès lors, le terme de libido homosexuelle désigne d’abord cette partie de la libido orientée dans l’enfance vers le parent du même sexe.

Les désirs homosexuels des enfants des deux sexes ont toujours une double visée : l’une est le désir de posséder sexuellement le parent du même sexe, et la seconde d’être le parent du sexe opposé.
Ceci afin d’obtenir tous les privilèges et prérogatives dont chaque parent est supposé être doté.

L’homosexualité primaire

L’homosexualité de la petite fille :
Elle pousse à vouloir posséder sexuellement sa mère, pénétrer son vagin, la manger, afin de la posséder totalement et de s’approprier ainsi ses pouvoirs magiques.
La fillette désire également être pénétrée par la mère, être l’unique objet de son amour, dans un monde où les hommes sont exclus, et faire des enfants avec elle.
En même temps elle désire ardemment être un homme comme son père, avoir ses organes génitaux avec tous ses pouvoirs. Et jouer un rôle dans la vie de sa mère.

L’homosexualité du petit garçon :
Il imagine qu’il est le partenaire sexuel de son père, généralement en fantasmant qu’il incorpore oralement ou analement le pénis paternel, et que prenant possession de ses organes génitaux et de ses privilèges, il devient lui-même le père.
Mais le garçon est envahi par d’autres fantasmes, comme celui de prendre la place de sa mère dans l’espoir que son père lui fera un bébé dans ce qu’il ressent comme son espace interne.

Ces désirs infantiles bisexuels ne seront jamais réalisés. La petite fille ne deviendra pas homme et le petit garçon ne deviendra pas femme. Il est donc inévitable qu’une constellation d’émotions complexes se greffent sur ces attentes. Au fur et à mesure de l’évolution, les désirs homosexuels primaires du garçon comme de la fille sont imprégnés de blessures narcissiques qui donnent lieu à des sentiments d’envie et d’agressivité.

Tous les enfants doivent accepter l’idée qu’ils n’appartiendront jamais aux deux sexes et qu’ils ne seront qu’une moitié de la constellation sexuelle. Cet affront impardonnable fait à la mégalomanie infantile se complique à cause du besoin de résoudre la crise œdipienne, dans ses dimensions tant homosexuelles qu’hétérosexuelles, et d’accepter que l’on ne possèdera ni le père, ni la mère.

Soulignons que nous ne pouvons pas conceptualiser les orientations homosexuelles adultes comme une simple fixation aux souhaits bisexuels infantiles.

Les éléments complexes qui contribuent à créer la conviction de notre identité (homosexuelle ou hétéro sexuelle) ainsi que notre choix d’objet sont innombrables. Il est essentiel d’examiner les différentes façons dont ces souhaits homosexuels primaires, dans leur version duelle, sont capables de transformations et d’intégration dans la vie adulte afin de réaliser un équilibre harmonieux entre l’amour et le désir.

Scène originaire et sexualité primitive

Tout enfant possède un savoir inconscient et crée une mythologie personnelle autour de sa représentation des relations sexuelles des parents.
Hormis les aspects génitaux de la scène primitive et les conflits phalliques-œdipiens qu’elle provoque, cette scène peut également être peinte en termes prégénitaux sous forme de fantasme de dévoration, d’échange érotique anaux, et sadiques anaux, de confusion bisexuelle, voire de fantasme archaïque de vampirisation, de crainte de perte du sens de l’identité, ou de la représentation de ses limites corporelles.

Quand de tels fantasmes jouent un rôle prééminent dans la réalité psychique du sujet, les

relations sexuelles et amoureuses risquent de devenir menace de castration, d’annihilation, de mort.

En tentant d’approfondir la signification inconsciente des fantasmes liés à la scène primitive ou originaire, j’ai pu observer leur influence chez des patients états limites, et chez certains patients psychosomatiques sévères. J’ai ainsi appris que la terreur de se dissoudre, de perdre ses limites corporelles, ou le sens de son identité, de détruire l’autre par effraction ou d’être envahi et détruit par lui, était des angoisses fréquentes qui ont révélé des liens secrets avec les fantasmes amoureux et sexuels de la petite enfance.

Derrière ces peurs infantiles enfouies dans la mémoire du corps, et sans accès aux représentations langagières, se cachent des associations qui remontent au temps des premières transactions entre la mère et son bébé.

Certaines tendances à attaquer son propre fonctionnement somatique cachent une angoisse associée aux fantasmes désavoués de destruction du partenaire sexuel, et ceux-ci sont une contre partie inévitable de la rage et des désirs de vampirisation et de destruction projetés autrefois sur les parents.

Dans ce monde psychique de l’enfance où coexistent la haine et l’amour, dans un courant libidinal incessant sur les objets parentaux, ces échanges fantasmatiques contribuent à l’édification d’une image séduisante et angoissante de la scène primitive.

 

Féminité et sexualité

Les composantes homosexuelles de la sexualité féminine

Les deux idées majeures de Freud quant aux difficultés à devenir femme concernent :
1) La petite fille doit composer avec sa configuration anatomique et opérer un

changement d’organe, du clitoris au vagin 2) Elle doit effectuer un changement d’objet

Freud se demande quand et pourquoi arrive t-elle à renoncer à sa fixation maternelle au profit de son père ?

Aujourd’hui, nous pensons que la problématique de l’envie du pénis n’est pas une explication suffisante pour comprendre les difficultés du cheminement vers la sexualité et la maternité. D’autant que l’envie du pénis n’est pas spécifique aux fillettes : les petits garçons aussi et les adultes craignent d’avoir un trop petit zizi.

De même, l’admiration du petit garçon pour le corps de sa mère est identique à l’admiration de la fille pour le corps et le pénis du père.

Le phallus, rappelons le, n’est pas le symbole de l’organe sexuel masculin, mais celui de la fertilité, de la complétude narcissique et du désir érotique. Il devient le signifiant fondamental du désir humain pour les deux sexes.
Le mot symbole : du grec « symbolon », désignait à l’origine un objet coupé en deux, un signe qu’arboraient deux personnes pour se reconnaitre.

À partir de là, on peut dire que chacun des deux sexes possède la moitié qui manque à l’autre pour compléter le symbole. Le pénis en érection est intimement lié au vagin réceptif et la partenaire féminine répond à ce signal par une excitation vaginale, signe d’un désir mutuel.

Nous avons souligné que la monosexualité reste une blessure narcissique majeure.

Atteindre la représentation symbolique de la complémentarité entre les deux sexes demande de renoncer au désir enfantin d’être et d’avoir les deux sexes.

De l’homosexualité primaire

La question reste posée : comment la fille parvient-elle à se détacher de sa mère et à intégrer son lien érotique profond avec elle ? Où investira t-elle cette composante homosexuelle vitale dans sa vie adulte ?

Freud (1931,1933) nous disait que la petite fille commence par désirer sexuellement sa mère, puis elle remplace ce premier désir par celui d’avoir un pénis, puis un enfant de son père, enfant qui doit être un garçon.
Cette chaine de signifiants implique que le désir d’enfant n’est rien d’autre qu’un substitut du pénis. Et que son amour pour le père se réduit au désir de posséder son pénis.

Ces fantasmes sont fréquemment rencontrés dans l’univers féminin, mais ceux-ci sont loin d’être les facteurs uniques qui contribuent à l’image de la femme, de sa féminité et de sa maternité.

Nous l’avons vu, la petite fille veut posséder sexuellement sa mère et avoir des enfants d’elle tout en étant exclusivement aimée d’elle dans un monde dont les hommes sont exclus.
Elle veut être un homme, comme son père, posséder ses organes génitaux et les qualités idéales qu’elle lui attribue.

Mais comment la petite fille, qui est dépourvue de pénis, va-t-elle faire pour se sortir de cette situation complexe ?

Précisons que l’univers psychique de la petite fille est peuplé de plusieurs mères internes : l’une est révérée, l’autre désirée, une autre critiquée, une autre redoutée.

Précisons également que dans la fantasmatique inconsciente de la femme, chaque enfant qu’elle porte représente un bébé qu’elle a fait avec son propre père, mais ses enfants sont ressentis comme un cadeau offert à sa mère. Et dans les couches les plus profondes de l’inconscient, l’enfant devient directement un bébé qu’elle a fait de façon magique avec sa mère.

L’investissement de la libido homosexuelle

Certaines considérations sur la vie amoureuse, maternelle et professionnelle de la femme, conduisent à la question des souhaits bisexuels et de la libido homosexuelle chez la femme adulte.
Comment sont transformées, intégrées dans la vie d’une femme adulte, ces orientations hétérosexuelles ou homosexuelles ? Ainsi que les désirs conjoints d’avoir la mère et d’être le père ?

Je distingue 5 voies potentielles d’intégration de la constellation homosexuelle œdipienne :

1) La libido homosexuelle sert d’abord à stabiliser et à enrichir l’image narcissique. C’est-à-dire la petite fille a besoin de faire cadeau d’une part de l’amour et de l’estime qu’elle a eu pour la personne et le corps de sa mère afin d’avoir pour sa féminité et ses organes sexuels les mêmes affections et reconnaissances. Elle se sent alors libre d’offrir à l’autre sexe ce qu’elle ne possède pas ; et c’est là l’élément fondamental qui conduit chacun des sexes à devenir objet de désir pour l’autre. Autrement dit, la petite fille renonce à vouloir posséder la femme afin de la devenir. Dès lors, son envie de pénis se transmute en désir de le recevoir dans l’acte d’amour.

2) Dans son souhait profond d’être du sexe opposé, si elle y renonce, la fille vivra pleinement sa vie amoureuse et la relation sexuelle grâce à laquelle son identification avec le désir et el plaisir de son partenaire lui apportera une jouissance érotique complémentaire. Car c’est en faisant l’amour que nous pouvons le mieux créer l’illusion d’être les deux sexes à la fois et de perdre même momentanément les limites narcissiques de la mono sexualité.

3) La relation que nous avons avec nos enfants est également un trésor de richesse homosexuelle. La naissance d’un fils procure le fantasme que son pénis est un bien partagé. La naissance d’une fille procure la fierté d’être féminine et le désir narcissique de la voir s’accomplir plus tard. Ce sont là des dimensions homosexuelles de préoccupation maternelle.

4) Le plaisir que procurent les activités artistiques et professionnelles est imprégné de fantasmes narcissiques et homosexuels dans la mesure où dans le processus créatif, on est en même temps homme et femme. Nos créations intellectuelles et artistiques sont en effet des enfants parthénogéniques. L’observation clinique montre que les conflits autour de l’un des deux pôles homosexuels féminin primaire (s’approprier inconsciemment le pouvoir créatif de la mère en même temps que la puissance du pénis paternel) peuvent provoquer de sérieuses inhibitions voire même une stérilité totale dans la capacité de créer des enfants symboliques.

5) En fin de compte, l’investissement homosexuel en général désinvestit de son but sexuel, apporte chaleur et richesse aux relations affectives indispensables que nous entretenons avec nos amis.

De l’homosexualité féminine
(Joyce Mc. Dougall et in « la sexualité féminine », 1964) J. Chasseguet-Smirgel

Les études cliniques sur l’homosexualité sont rares, homme ou femme demandent peu souvent une aide psychothérapique concernant leur sexualité. L’aide est demandée lorsqu’il y a angoisse ou dépression ou autre pathologie qui fait souffrance.
Cette lecture a été influencée par les cas de : P. B et G.

Madame P.

Femme qui vient pour une souffrance due à une jalousie pathologique qui la faisait rompre avec tous les hommes qu’elle rencontrait, et qui avait eue un épisode délirant et plusieurs épisodes dépressifs et qui se présentait comme une personne droite dans ses bottes, avec des traits de caractère obsessionnel constamment à l’œuvre. Elle avait une sexualité compulsive, toujours en demande, avec des scénarios divers et variés qu’elle mettait en scène. Mais surtout, elle décrivait des moments de masturbation qui ne pouvaient se faire qu’avec des fantasmes de sein de femme.

Ces fantasmes ont pu être associés à la vision des seins de sa mère, dansant tout en bougeant le torse ; seins qu’elle décrivait opulents. Tout en le disant, qui la dégoutait. Cette femme avait une orientation hétéro sexuelle pure. Ayant eu quelques attouchements avec sa sœur plus jeune lors de jeux, alors qu’elle était pré adolescente.

Madame B.

Femme qui vient consulter car elle a des angoisses relatives à des hallucinations visuelles de cadavre, humain ou animal, pour lesquelles elle est consciente de leur étrangeté et de leur irréalité. Cette femme a pu décrire une étrangeté corporelle, elle est persuadée que lors d’opérations faites très jeunes au niveau de l’abdomen, on lui aurait enlevé « quelque chose ». Cette chose l’aurait transformée (castration). Cette femme (de 60 ans), mariée, un enfant (adulte), a pu décrire certaines impulsions amoureuses vis-à-vis d’autres femmes, plus jeunes. Elle se sera retenue toute sa vie, n’ayant jamais donné libre court à ses pulsions amoureuses, qui se transformaient alors en angoisse d’impulsion.

Madame G.

Cette femme de 30 ans, ingénieur de son état, mathématicienne, vient consulter pour des troubles sexuels sévères qui consistent en une frigidité et une peur terrifiante, une terreur, de la pénétration. Cette jeune femme ne se sent bien qu’en compagnie des hommes. Elle méprise les autres femmes, trouvant leur conversation sans aucun intérêt. Elle a toujours connu ses parents se promenant dans la maison nus. Ce manque de pudeur la heurte, elle décrit un profond dégout pour une peinture faite par la mère, du pénis du père accroché au dessus du lit des parents. À la maison, sa sœur plus jeune (psychologue) devait débarrasser la table, alors que elle, sous prétexte de devoir travailler à ses études, ou parler avec son père de mathématique, en était exemptée (exempt).

Joyce Mac Dougall a observé des patientes qui se présentaient comme ayant une vie homosexuelle et d’autres qui avaient certaines caractéristiques homosexuelles mais qui n’étaient pas réalisées dans une vie sexuelle. Elle y voit une constellation œdipienne spécifique, et une valeur économique dans laquelle le rôle de l’homosexualité agit pour maintenir l’identité du moi.

Une première idée est que la théorie psychanalytique tient pour universelles les pulsions homosexuelles chez l’homme.

Deux questions :

  • quelle est l’extension à fixer au terme d’ »homosexuel », dans quelle limite se situe la névrose, la psychose, où commence la perversion ?
  • De quelle manière la libido homosexuelle est-elle investie et intégrée chez les adultes non homosexuels ?

Quel sens a un terme comme «homosexualité latente»? Quelle place ont les thèmes « homosexuel » et « pervers » dans les fantasmes masturbatoires ?
Et enfin encore, quelle relation entre l’homosexualité agie et l’identification au sexe opposé ? En d’autres mots, quelle différence entre la femme attirée par d’autres partenaires féminines et la femme virile, qui dédaigne les femmes et ne se sent à l’aise qu’en compagnie masculine ?

Nous distinguerons l’homosexuel vrai et le névrosé qui a des fantasmes masturbatoires homosexuels. Nous observons que l’homosexualité agie se signale plutôt par une carence de la vie fantasmatique, et un renforcement de la compulsion à l’agir dans le réel. Alors que le fantasme, lui, est le propre du névrosé. L’agir masturbatoire entraine de la culpabilité. Alors que l’homosexuel ignore, lui, une telle culpabilité.

Deux autres symptomatologies connexes de l’homosexualité féminine :

1) La femme dite masculine : elle se sent plus homme que femme, en raison d’une identification à l’homme.

2) La seconde présente à la place de l’homosexualité agie des actes substitutifs. Par exemple, la kleptomanie, la toxicomanie, impliquant une constellation œdipienne semblable à celle des femmes homosexuelles.

C’est l’analyse de femmes kleptomanes aux fantasmes homosexuels intenses qui a permis à Mac Dougall d’entrevoir la signification inconsciente de l’homosexualité agie.

Il y a là un caractère homoérotique de l’acte de vol.

Il y a une résonnance orgastique dans la tension qui augmentait avec le désir de voler, et le relâchement de la tension une fois que l’acte était accompli.

Chez les femmes qui ont une composante homosexuelle mais qui ne deviennent pas homosexuelles, nous voyons que les désirs que l’on peut qualifier d’homosexuels existent à l’égard des deux parents. Mais il convient de les distinguer selon leur but :

  • L’un narcissique
  • Et l’autre libidinal

La petite fille désirera posséder sexuellement sa mère, espérant créer avec elle un tout dont l’homme sera exclu. Mais elle désirera être son père.

Rappelons que les enfants pris dans le filet des désirs et des angoisses inconscients de leurs parents, tissent leurs fantasmes avec ce qu’ils ont compris de ces messages muets, les mêlant aux excitations de leurs propres pulsions. Ainsi se construit l’identité du moi.

Où vont s’intégrer les pulsions homosexuelles issues des deux courants (maternel et paternel) chez la femme non homosexuelle ?
Trois manières :

  1. Par une identification lors des relations hétérosexuelles
  2. Les pulsions homosexuelles trouvent une expression dans les relations sublimées avec les amis du même sexe
  3. Quand la fillette devient à son tour parent

Ceci est vrai également pour le travail créateur. Une identification inconsciente au parent du sexe opposé permet aux hommes comme aux femmes de donner naissance aux œuvres de création : par parthénogénèse.

Si la libido homosexuelle s’investit habituellement dans la vie hétérosexuelle dans l’amitié, dans la maternité et le travail, qu’en est t-il de la femme homosexuelle ?

Nous avançons l’hypothèse que la femme homosexuelle, rencontrant des obstacles dans son évolution, n’a pu réaliser l’intégration de son homosexualité.
À cette lacune, correspondent la faille dans le sentiment d’identité, les angoisses dans la relation à autrui, et les graves inhibitions dans l’activité sublimatoire.

Virilité et homosexualité

Nous distinguons ici l’homosexuelle vraie, de ce groupe de femmes qui relève d’une « identification virile » : celles-ci ont une identification masculine marquée, mais qui ne ressemble nullement aux femmes homosexuelles dans leur structure psychique (Madame G.).

Celles-ci se rapprochent des hommes par leur activité et leur apparence générale. Ces sentiments d’identification au monde masculin s’accompagnent d’une défiance et d’une dévalorisation des autres femmes (l’homosexuelle, elle, a tendance à idéaliser la féminité chez les autres femmes). Les femmes viriles prêtent aux hommes une supériorité dans l’intelligence et les valeurs éthiques. Elles pensent que les hommes préfèrent leur compagnie à celle de femmes plus féminines. Ces femmes, mariées et mères de famille pour beaucoup, ne décrivent que rarement des expériences homosexuelles, ni même de fantasme homosexuel conscient. Les relations sexuelles sont souvent accompagnées de sensations de déplaisir, allant du vaginisme à des impressions d’étouffement, à des sentiments de panique et de dégout.

Toutes ces patientes qui venaient souvent dans la plainte de ces symptômes autour de difficultés sexuelles, présentaient des sentiments dépressifs, se plaignaient d’inadaptation et même de sensation d’insécurité. On note des tendances aux réactions phobiques chez les patientes homosexuelles et kleptomanes, tandis que les femmes viriles possèdent des traits plus apparentés aux structures obsessionnelles.

Quels furent chez ces femmes les obstacles à un développement féminin harmonieux et à un sentiment assuré de leur identité sexuelle ? Il faut voir les identifications aux deux parents et les défauts d’intégration des composantes prégénitales, homosexuelles ou autres, de la libido.

Je me propose de décrire la nature de ces identifications et choix objectaux divers dans les deux tableaux cliniques que j’ai appelé

1) Legroupeviril
2) Legroupehomosexuel

Les deux groupes rejettent toute identification à la mère génitale, dans son rôle de partenaire sexuel de l’homme.

1) L’homosexuelle ne cherche pas à exercer un attrait sexuel sur l’homme, se n’en croit pas capable, mais redoute perpétuellement une agression sexuelle.

2) La femme virile est également peu disposée à se considérer comme un objet de désir sexuel, et se sent offensée par des avances ou des invites sexuelles. Ses relations sexuelles sont fréquemment accompagnées de souffrances psychiques et physiques, mais s’efforce habituellement de le cacher.

1) L’homosexuelle tente d’écarter l’homme de sa vie et il est rare qu’elle ébauche une rivalité avec lui, dans le domaine social et professionnel.

2) La femme virile conserve des relations plus satisfaisantes sur ce plan.
Entre un et deux, on relève une différence accusée dans l’attitude envers les autres femmes.

La femme virile (2) a éliminé l’image de la mère et de toute autre femme comme objet doté d’une valeur libidinale.
L’homosexuelle (1) est à la recherche de relations tendres et aimantes avec les femmes, qui ont l’allure d’une relation mère enfant.

En ce qui concerne l’image paternelle,

(1) L’homosexuelle a exclut le père et tous les autres hommes en tant qu’objet d’investissement libidinal

(2) La femme virile est constamment en quête de relations non génitales avec les hommes, telles qu’une petite fille pourrait en entretenir avec son père.

Nous pouvons dire que le sentiment d’identité et d’intégrité (être entier) ne peut s’atteindre que par une identification appropriée aux deux parents, qui seule permet l’intégration des pulsions libidinales primitives. Ce sentiment d’identité et d’intégrité peut alors s’exprimer et se maintenir dans des relations hétérosexuelles stables, et une capacité de travail adapté.

Nous constatons que les femmes des deux groupes, que nous venons de décrire, s’efforcent de conserver un sentiment d’identité précaire, par l’intermédiaire d’une série complexe de relations objectales, voué dans chaque cas à l’échec, et donnant lieu à des expressions viciées, sexuelles ou sublimée, ou à une névrose.

La femme virile

Ces femmes ont idéalisé leur père et se sont modelées à leur image. Leur attitude à l’égard de leur mère est faite d’une haine à peine voilée.
La question est : pourquoi l’image paternelle, idéalisée, n’a pu être intégrée comme un élément valable du moi, de façon à rehausser l’image propre de la fille en tant que femme ?

Dans tous les cas, ce type de père joue un rôle important dans la formation du surmoi et de l’idéal du moi. La femme virile témoigne d’une identification poussée aux idéaux du père, sur le plan social, éthique, et intellectuel. Même si les concepts moraux ont une rigidité accusée considérablement infiltrée par la morale des sphincters.

La structure du moi dans ces cas a une solide alliance avec le surmoi, ce qui joue un rôle important dans le refoulement des désirs sexuels, tout en permettant de nouer d’étroites relations avec le monde masculin, sous forme d’activités sublimées.

Mais le problème, au niveau inconscient, est que ces activités sont phalliques et masculines, donc interdites à ce titre.
Être une femme signifie n’être rien, ne rien créer. L’activité étant le privilège de l’homme.

Ces femmes qui se sentent distinctes de toutes les autres femmes, ont un fantasme caché qui font d’elle des « hommes manqués ».
Alors que le père intériorisé joue un rôle important dans l’identification, il n’a jamais pu être accepté comme objet de désir sexuel. D’une certaine manière, il est constamment resté en dehors du moi. Dès lors, tout homme prend le rôle de père idéalisé, avec lequel cette « fille » peut conserver un contact étroit et tendre, mais ceci au détriment de la vie érotique.

Ainsi, ces femmes ont une représentation « châtrée » d’elles mêmes.

Qu’en est-il de l’image maternelle pré œdipienne ?

Cette image maternelle a une action dévalorisante envers le père et sous tend l’identification paternelle effectuée par la fille. Cette identification, nous l’avons dit, est frappée de castration.

Ici, l’imago phallique paternel fait place à une image du père qui se dessine comme une figure impuissante et mutilable.
Nous observons comment ces mères ont d’une manière ou d’une autre contraint le père à un rôle passif ou peu viril.

Ces mères, consciemment méprisées en raison de leur comportement envers le père, étaient en outre condamnées à cause de l’intérêt qu’elles marquaient pour les relations sexuelles (en témoigne la présence d’amants, les hurlements qui viennent de la chambre, ou encore la naissance des cadets). Inconsciemment, elles étaient ressenties comme plus puissantes que le père, et de plus castratrices envers lui.

L’image de soi châtrée avait moins le sens d’une identification avec « la mère sans pénis » qu’avec un père vu comme phallique mais passible de castration.

Rêve de madame B. : une mère / mer déchainée pendant une tempête qui ne cesse de venir fracasser un phare (rêve typique).

L’imago maternel forgé par ces patientes ne suscite aucun désir d’identification. En lieu et place, on trouve une crainte massive de s’identifier à une mère aussi castratrice, qui s’ajoute à la crainte de la mère œdipienne, interdisant les désirs incestueux liés au père.

La compréhension de cette dépréciation des femmes en termes d’envie du pénis et de complexe de castration est généralement bien acceptée par ces patientes. Par contre, la crainte plus profonde à l’égard des femmes et de toute situation de rivalité avec elles est beaucoup plus énergiquement rejetée du conscient.

Ainsi, nous entrevoyons un contre investissement des pulsions homosexuelles normales lié originellement à la mère.

Ainsi, nous comprenons le dénigrement des femmes qui cherchent à séduire les hommes par leurs manières ou leur habillement, ainsi que la conviction que les hommes n’aiment pas les femmes de ce genre : comment l’auraient-ils pu, puisqu’il y a là une invite à se faire châtrer ?

À la place, ces patientes ont le sentiment d’offrir quelque chose d’une valeur supérieure, de non féminin et de plus sûr. Elles sont incapables de réaliser que leur propre comportement est en fait castrateur, puisqu’elles refusent aux hommes tout rôle sexuel à leur égard.
Leur amour pour leur partenaire masculin devait être absolument non génital. Bien sûr, les partenaires masculins sont choisis parce qu’eux-mêmes recherchent inconsciemment des femmes de ce type.

Une frustration s’ajoute à la situation sexuelle insatisfaisante. Celle du risque inhérent à toute activité sublimée : on observe souvent une compulsion à échouer dans toutes les entreprises ou à ne les mener à bien qu’au prix d’une profonde dépression. Il y a là une part de culpabilité réparatrice dans la mesure où les fantasmes de castration à l’égard du père entrent en jeu. Ainsi, dans le domaine sexuel comme dans bien d’autres, le sentiment d’avoir quelque chose de valable à offrir ou à échanger fait défaut. La notion lacunaire de leur identité féminine entraine une difficulté à s’identifier à autrui dans ces besoins, en particulier à ses objets d’amour, et exclut la possibilité d’une relation génitale réciproque.

La femme homosexuelle

Nos observations portent essentiellement sur les imagos parentales présentes chez ces femmes qui maintiennent des relations homosexuelles.

Artificiellement, je vais séparer les relations à l’égard des deux parents.

I) Le père

Celui-ci n’est ni idéalisé, ni désiré : il est détesté. Il est décrit comme un être repoussant, brutal et violent. Ce qui donne tout de suite une note sadique anal (l’analité sous ses aspects érotiques étant refoulée). De même, ses qualités phalliques s’avèrent contestées : il est dépeint comme inefficace et impuissant en tant qu’homme.

Le père est devenu, à travers une régression libidinale, un père anal et sadique. De ce fait, le signe du père n’est plus le phallus mais tout objet et tout acte en rapport avec les matières fécales.

Mais plus encore, l’imago paternelle est revêtue de toutes les caractéristiques de la « mauvaise mère » (la mère quant à elle est ramenée à un objet non conflictuel).

L’imago paternelle sert souvent de fondement à une introjection pathologique, qui la place dans le moi de la fille. Ce qui donne une appréciation d’elle-même en termes d’érotisme anal et sadique. Cette identification reste profondément enfouie dans l’inconscient.
Cette introjection investie et ambivalente du père entraine d’importantes restructurations dans le moi, elle est une partie narcissiquement importante du moi qui en conserve le sceau de sa vive ambivalence.

Dès lors, le surmoi se fait sadique à l’égard du sujet lui-même (comme dans la dépression). Mais une partie de cette activité du surmoi, nantit de sa culpabilité persécutoire, est également projetée sur le père, et sur tous les autres hommes. Dès lors, le père comme tous les autres hommes, seront redoutés à titre de persécuteur éventuel, jusque dans certains cas à des craintes délirantes.

Dans tous les cas, l’observation montre toujours une représentation du père dont la proximité physique suscite des sentiments de crainte et de dégout. Le caractère anal est toujours présent, avec des pensées d’attaque sadique : une terreur d’une attaque ou d’une pénétration provenant du père (scène primitive avec un aspect sadique anal).

Nous notons fréquemment des craintes sous forme de préoccupation morbide au sujet de la santé, la peur d’une agression, ou d’une invasion par une maladie mortelle. Cependant, l’autorité paternelle est souvent ressentie comme revendiquée ou annihilée par la mère en cachette du père. Ces mères sont souvent décrites comme dépendantes, mais ayant séparé leur vie conjugale de leur vie de mère. Celles-ci sont souvent dans la connivence avec leur fille, pour duper ou pour diminuer le père.

Les aspects défensifs de ce père impuissant permettent de le penser châtré, et ainsi de moins craindre de désirer en faire un objet sexuel. Il est non seulement repoussant, mais il ne présente aucun trait de vigueur masculine.

Les rêves de ces patientes montrent toujours différents aspects de passivité imputée au père.

Tel apparaît donc le père, dépouillé de tout attachement libidinal conscient, image mutilée, en même temps que dotée de traits déplaisants et dangereux. Le père est souvent ressenti comme ayant fermement et implacablement rejeté la petite fille à un âge tendre. L’échec devant l’Œdipe a ramené la fillette à une position anale dans laquelle le père a été expulsé, et perdu en tant qu’objet libidinal pour être ensuite réincorporé en tant qu’objet interne dans le moi de l’enfant, et assimilé dans l’inconscient de l’enfant à ses propres excréments.

Le désir du père et de son phallus est alors vécu comme un acte sadique engendrant le sentiment d’avoir commis un crime. Ce fantasme conduit à de nombreuses fantaisies de vengeance de la part du père. La culpabilité œdipienne se renforce du fait qu’un lien pré œdipien étroit existe avec la mère, qui apparaît comme interdictrice de tout accès au père, et encourageant la répulsion avouée de la fille pour lui, comme à un don à elle offert.

Image de soi et image du père

Nous entendons souvent les femmes homosexuelles appliquer à leur personne des termes identiques qui servent à décrire leur père. C’est sans doute leur manière de se rapprocher de lui, et de les assimiler sur le plan corporel.

Lorsque ce fantasme se fait trop conscient, cette représentation trop proche est éprouvée comme interdite par la mère et par les autres femmes. C’est une partie de son propre moi envers laquelle elle se montre ambivalente. De même, lorsque cette représentation fantasmatique se fait trop consciente, arrive une culpabilité profonde (quasi mélancolique) avec la crainte de subir des critiques venant des autres femmes.

De même, l’identification sadique au père peut être agissante à travers les propriétés érotiques anales, et faire naitre des forces menaçantes et des idées de meurtre (couteau dans un sac pour se protéger des hommes mauvais).

 

Il y a là une identification inconsciente avec le phallus paternel « sale » et « répugnant » qui intérieurement encourt une vive réprobation de la mère.

Cette attitude de protection qui fait de l’homosexuelle une femme qui recherche exclusivement le monde des femmes, en excluant le monde de l’hétéro sexualité à l’intérieur comme à l’extérieur, est approuvé par la mère.

Nous relatons ici le fantasme d’une patiente, dans lequel son père se glisse derrière elle et lui coupe la tête : il est ici question des craintes torturantes infligées en châtiment de son désir pour le père, qui lui permet en même temps une réalisation fantasmatique du coït sadique avec lui. Nous voyons là une formation de compromis comme celles décrites par Freud dans « On bat un enfant » (1919) : où être battu est à la fois une punition pour la relation génitale interdite, et un substitut régressif pour cet acte.

Certaines femmes homosexuelles peuvent malgré tout avoir des fantasmes anaux réceptifs qui permettent une certaine intégration des pulsions infantiles ainsi qu’un apport sur le plan narcissique (il est à noter que l’intégration des pulsions érotiques anales joue un rôle important dans l’accès à la génitalité pour toutes les femmes). Ces aspects peuvent amener des vœux impérieux d’avoir un enfant. Même si ces désirs peuvent déclencher une vive anxiété et même des craintes hypocondriaques accompagnées de dépression.

Que dire encore sur la relation à l’imago paternelle ?

En premier lieu, nous ne voyons rien d’habituel à ce qui est considéré comme « normal » dans la relation d’une fille à son père.
La petite fille introjecte la scène primitive et est possédée en ses fantasmes par le père et son pénis, en même temps qu’elle dispose de sa mère de diverses manières. Freud nous dit que le complexe d’Œdipe total inclut tout à la fois ses formes positives et négatives. La petite fille désire également posséder son père, elle ne se borne pas à désirer être possédée par lui.

En même temps, elle souhaite posséder sa mère tout comme elle voudrait être possédée par elle.

Elle aspire à prendre le rôle de ses deux parents dans la scène primitive, et la satisfaction fantasmatique de ses pulsions sera aussi passive qu’active.

Que ces fantasmes soient infiltrés à des degrés divers de désirs phalliques, anaux et oraux, n’intéresse pas notre sujet pour le moment.

Le père est extérieurement abandonné comme objet d’amour, à l’acmé de la phase œdipienne classique. L’objet d’amour rejeté est alors incorporé, pour ne plus jamais être abandonné quoi que méconnaissable comme objet d’amour sous son déguisement sadique et anal, à la fois érotique et hostile. Il n’existe qu’un seul homme dans l’univers de la fille homosexuelle. Aucun autre objet masculin ne prendra jamais sa place.

Ainsi, l’abandon du père ne correspond nullement au détachement de l’objet d’amour originel que nous trouvons classiquement chez les autres femmes, celles qui ont intégré, aussi bien au sens narcissique que dans leur désir hétérosexuel, leur attachement précoce à leur père et qui établiront à l’âge adulte une relation sexuelle stable avec un homme.

Le père n’a pas non plus été conservé comme le seul objet d’amour extérieur possible, ultérieurement projeté sur tous les hommes.

Donc nous observons que le père a été perdu comme objet d’amour, la relation objectale ayant régressé à une identification d’un type particulier. L’ambivalence inhérente à toute identification est ici démesurément accrue, vu que l’introjection adopte un mode pathologique, qui attirera au moi de constantes attaques du surmoi. Les attaques que l’homosexuelle dirige contre soi ont quelque chose de la qualité des reproches classiques du mélancolique. Elles représentent une attaque visant le père intériorisé, en même temps qu’il est narcissiquement investi et jalousement conservé.

Comme nous l’avons vu, il existe également une culpabilité persécutoire considérable : les femmes homosexuelles nous montrent un surmoi « pré génital » accompagné d’un extrême appauvrissement et d’une fragilité du moi.

La question qui reste entière est celle de savoir pourquoi la petite fille, dans sa tentative d’intériorisation de quelque chose d’importance vitale pour sa croissance et son développement, n’a pu le faire qu’au prix d’un affaiblissement douloureux de son moi.

Nous le verrons bientôt, à travers la relation de la fille à l’imago maternelle.

Nous pouvons nous demander si un moi de ce type ne montre pas une structure psychotique. Nous observons combien les défenses de type psychotique sont à l’œuvre. Nous avons pu rencontrer de nombreux exemples de craintes quasi délirantes et des expériences somatiques rapportées sur un mode psychotique.

L’épreuve de la réalité, tout spécialement en ce qui concerne le monde masculin, est précaire. Cependant, un fait demeure : ce moi troublé n’est pas un moi psychotique. Ce à quoi nous assistons est une débâcle limitée dans la structure du moi.

Le moi n’est pas atteint dans sa totalité, mais tout comme Freud le fait à propos du fétichisme, il semble qu’on puisse parler ici de clivage du moi.

II) L’image de la mère

Nous observons que la mère est perçue de façon extrêmement égalisée et habituellement tenue pour belle, douée et séduisante.
À ce titre, elle est ressentie comme étant tout ce que sa fille n’est pas, situation d’inégalité admise sans conteste.

Il n’existe pas d’envie consciente à son propos. En outre, elle se dessine comme une figure apportant une sécurité totale devant les dangers d’existence.

En même temps, cette mère elle-même est vue constamment comme exposée aux dangers. La crainte de sa mort imminente est courante.

En fantasme, elle apparaît victime d’accidents mortels, ou la proie d’attaques brutales, ou encore menacée d’abandon ou de domination excessive de la part du père. À ce dernier sont imputés des demandes déloyales, sexuelles ou autres, adressées à la mère.

L’identification à une telle identification maternelle est difficile pour deux raisons :

1) Sur un plan narcissique,les patientes sont persuadées que ces aspirations sont condamnées à l’échec. La mère détient des dons de beauté, d’intelligence et de talent, qu’elle-même n’a tout simplement pas « reçue à la naissance ».

2) Sur le plan hétérosexuel, il n’existe guère de désir d’identification semblant jouer un rôle aussi dangereux ou infortuné.

Aucun sentiment conscient ne montre que la mère peut être rehaussée par la possession du père comme objet d’amour. Au contraire, le désir conscient est souvent celui de l’élimination radicale du père et de tout homme. Avec l’établissement d’une relation tendre et durable entre mère et fille.

Ce dernier vœu est consciemment tantôt attaché à la mère, tantôt reporté sur des partenaires sexuelles féminines, devant servir de substitut maternel.

Bref, la mère est constamment représentée comme un idéal que l’on peut adorer mais sans jamais l’atteindre. Elle n’est pas intériorisée et assimilée sous ses aspects idéalisés, et dans cette mesure, elle reste perpétuellement hors du moi. Il n’est pas non plus possible de posséder son amour en toute sécurité, si ce n’est pas l’intermédiaire de la maladie, ou en se donnant l’assurance de lui être extrêmement nécessaire.

Un autre trait qui paraît constant : la fille a la nette impression que sa mère dédaigne et dévalorise le père, tout en le lui dissimulant. Alors même que dans la réalité, les parents entretiennent des relations harmonieuses, la patiente petite s’imagine malgré tout que son propre dénigrement du père est admis et approuvé par la mère.

Par exemple, il suffit qu’une mère trame avec sa fille un complot dans le dos du père (argent de poche, taire mauvaise note dans le bulletin) pour que celle-ci l’interprète comme un risque que le père ne fasse quelque chose de terrible s’il était contrarié.

Dans bien des exemples, le père est envisagé comme un personnage dangereux et indésirable qui mérite la méfiance et la duperie, cela aux yeux de la mère tout comme aux yeux de la fille.
Nous soulignons que la fille peut légitimement estimer que sans la complicité et la protection de sa mère, elle serait exposée à un danger réel.

Dans la réalité, les observations montrent que le père (souvent) semble avoir accepté les limites imposées à ses relations avec sa fille. Dans l’inconscient de la fille, le père ne peut être pardonné, son attitude est vécue non seulement comme un rejet de la fille mais également comme une soumission impuissante à la mère.

L’anamnèse des patientes homosexuelles montre leur croyance dans ce que les parents n’ont plus de relation sexuelle. Ou encore que ces relations sexuelles sont subies à travers une agression violente envers la mère. Ainsi, dans l’esprit des patientes homosexuelles, leur mère, tout en attirant les hommes, n’acceptent pas les relations hétéro sexuelles.

Tandis que le père est dépositaire de tout ce qui est mauvais, sale et dangereux, la mère a, sur le plan conscient, conservé un titre d’objet a-conflictuel : elle approuve la fille dans son rejet du père, elle est source de toute sécurité, qui doit ultérieurement être recherché auprès d’autres femmes, qui alors deviennent des objets d’amour sexualisé.

À cette exclusion du père, s’ajoute celle de tous les autres hommes. L’hétérosexualité est ressentie non seulement comme interdite à la fille, mais aussi inacceptable pour la mère.
Cette mère, dotée d’attributs féminins précieux, ne suscite aucune jalousie consciente, la fille espère avoir plus tard quelques uns de ces attributs en aimant une autre femme.

Dans le même temps, il est fréquent de voir cette mère être décrite comme ayant des sentiments dans une certaine mesure froids, distants, et faisant preuve d’un manque de compréhension.
Mais là encore, ces traits ne sont nullement motifs de ressentiment de la part de la fille.

Le trait fréquemment rapporté concerne l’image de la mère comme source de sécurité, parallèlement à une constante préoccupation au sujet de sa santé, de sa sécurité et de son bien être. Des images obsédantes du type « une mère taillée en pièces » ou morte, obligent cette fille à rester auprès d’elle pour la protéger. Ces craintes sont souvent reportées sur les partenaires féminines ultérieures.

Cette crainte permanente que l’objet d’amour ne soit détruit par quelque catastrophe, qu’il ne tombe victime d’un acte sadique ou d’une maladie mortelle, nous amène à supposer une attitude extrêmement ambivalente vis-à-vis de la mère aimée, ou du substitut maternel.

Un second thème qui revient avec une régularité frappante esquisse un portrait de la mère sous les traits d’une personnalité exerçant un contrôle rigide, méticuleux en matière d’ordre, de préoccupations touchant la santé et la propreté (par exemple : déféquer comme s’il s’agissait de poison… parler de la constipation comme un mal de dos… ne pas pouvoir parler d’aller à la selle…ne jamais utiliser les mots « caca », « urine » etc.).

Soulignons tout de suite ce type de relation à la « mère anale » et leur effet sur le défaut d’intégration des composantes anales de la libido dans la personnalité des femmes homosexuelles.

Pour comprendre la dimension profonde de la relation à l’imago maternelle, il nous faut comprendre les sentiments ambivalents envers la mère, qui sont vécus comme autant d’attaques atteignant la source unique de sécurité et qui implique le danger d’être arraché à un objet auquel on est unis par des liens presque symbiotiques. Le sens profond de la réjection par la mère en tant qu’être physique est souvent exprimé d’abord sous forme de fantasme d’amour, du corps d’autrui. La patiente homosexuelle en vient souvent, pour évoquer ce fantasme, à la description très détaillée de toutes les caresses, tendresses et explorations minutieuses du corps féminin, qu’elle désire prodiguer à une partenaire de son sexe (patiente en soins palliatifs qui accompagne sa compagne, elle impose une relation exclusive avec celle-ci et décrit de façon peu pudique les caresses intimes qu’elle lui prodigue sans arrêt « pour lui apporter un peu de plaisir ») ou réalisé dans le transfert.

Lorsqu’elle parvient à saisir que cette fervente appréciation sensuelle du corps d’autrui contient tout l’amour qu’elle demande inconsciemment pour son propre corps, on assiste à une explosion d’angoisse et au rappel de l’attitude de la mère à l’égard du corps de la fillette, aussi bien que de ses fonctions.

L’angoisse de castration joue également un rôle important dans la compréhension de l’homosexualité féminine. Un trait essentiel et ordinaire est que l’envie du pénis est parfaitement consciente pour ces patientes, tandis que pour la majorité des autres femmes, cette pensée est fondamentalement inconsciente et s’exprime habituellement à travers le souvenir d’avoir désiré un garçon, dans la jalousie vouée aux hommes à l’âge adulte, dans le désir de commander au pénis de l’homme, ou de collectionner des pénis au cours d’innombrables aventures sexuelles.

L’homosexuelle rêve fréquemment qu’elle possède un pénis, se masturbe avec des fantasmes conscients qu’un pénis vient à elle, fabrique parfois un pénis qu’elle rattache à son corps.
Ce pénis n’appartient vraiment à personne, dans le registre des relations objectales, il peut être comparé à un objet transitionnel, représentant ainsi à la fois la mère et un bien propre à l’enfant.

La signification de l’envie du pénis en tant que désir d’avoir tout ce qu’on ne peut posséder, incluant à la fois des désirs masculins et féminins, a toute son importance à titre de représentation psychique du père intériorisé.
La fille homosexuelle a tellement désinvesti le pénis comme organe possédé par l’homme que sa valeur phallique est assimilée par elle à un objet fécale.

Exemple d’une patiente qui ouvre la porte des toilettes et voit son père déféquer : elle ressent un choc, car jusque là elle pensait que seules les femmes déféquaient. Pourquoi les hommes auraient-ils à déféquer, puisqu’ils ont un pénis ?

L’homosexuelle recourt aux fantasmes d’adopter le rôle masculin à l’égard d’une femme pour masquer un désir plus profond : une tentative de récupération narcissique. Elle cherche inconsciemment à se compléter elle, aux dépends d’une autre femme. Dans un sens, elle tente de devenir l’autre. Le fantasme sous jacent peut s’exprimer de diverses manières : on se rend complète en étant à la fois la mère et l’enfant ; on obtient de l’autre, substitut maternel, le phallus paternel introjecté ; on participe magiquement à ses qualités féminines de fonction créatrice, de trésor intérieur bénéfique pour l’homme, ses qualités étant imaginées comme une puissance phallique. Ses qualités sont perçues de façon externe en termes de beauté féminine de la partenaire, de talents artistiques ou musicaux, etc.

L’image de la partenaire idéalisée glissera vers un fantasme de réparation de l’autre (la mère) qu’elle ressent aussi détruite et impuissante qu’elle-même.

En tout cas, la relation à la partenaire est ressentie comme une composante intégrale de la stabilité du moi, et sa crainte d’être abandonné par son objet d’amour n’a d’égal que sa peur de ce qu’il adviendrait de son amie si elle était abandonnée par la patiente elle-même.
La crainte d’être abandonnée suscite généralement des fantasmes de suicide.

Lorsqu’une femme homosexuelle en vient à désirer des hommes, elle ressent alors momentanément des sentiments qui pourraient se décrire comme un éclatement des limites corporelles du moi, car elles ont le sentiment d’une agressivité et d’une haine profonde contre cette imago maternelle qui jusque là avait un rôle d’abri protecteur, mais qui prend l’allure d’une prison dont on ne peut s’échapper qu’en cassant les murs.

L’acceptation de désirs hétérosexuels atteint les extrêmes limites du moi corporel.

 

Ceci est en lien avec la ténacité des liens à l’image maternelle. Quels sont ces liens infantiles ? La femme homosexuelle vit inconsciemment une relation à sa mère comme si celle-ci représentait un élément indispensable à son fonctionnement. Ces mères représentent le phallus maternel, auquel elles se sentent soumises par une maitrise venant de ses objets fécaux.

L’observation d’une enfance précoce révèle qu’il y a eu souvent un contrôle du moi précocement établi et qui rend le jeune enfant plus dépendant que jamais à la mère.
Nous pourrions dire que ces femmes se sentent être les bras, les jambes, une partie du corps de la mère. Quitter la mère c’est alors l’amputer. La quitter, c’est craindre que la mère ne meure, ou que celle-ci ne se venge du mal qui lui aura été fait.

Un autre danger de se dégager (se dégager serait s’identifier) de cette relation symbiotique à la mère est qu’alors la femme homosexuelle se retrouve confrontée au problème d’être femme de plein droit, avec tous les dangers liés au monde de l’hétérosexualité : entre autre l’affrontement du père comme objet d’amour génital.

Un développement qui conduirait vers l’hétérosexualité nécessiterait de quitter cette union symbiotique et terrifiante avec la mère, de quitter ces fantasmes prégénitaux meurtriers de la scène primitive, ce serait intégrer le phallus paternel introjecté, ce serait génitaliser l’envie du pénis et renforcer les identifications féminines.

Une des craintes dans cette confrontation avec l’hétérosexualité, ce serait de ne jamais ressentir de plaisir d’un orgasme vaginal avec un homme, angoisse qui rappelle l’aphanisis (E. Jones) : la crainte de la perte radicale de tout plaisir sexuel.
Cette crainte, présente dans bien des structures diverses, joue un rôle important dans l’homosexualité. Et elle apparaît nettement lorsque l’homosexuelle se sent caressée par des désirs hétérosexuels.

Image de soi et image de la mère

Il est classique d’entendre des femmes homosexuelles dire qu’elles manquent d’attrait physique, et qui estiment qu’elles ne peuvent être aimées.
Se pensant manquer de féminité, elles se sentent désavantagées par rapport à leur mère, qu’elles estiment plein d’attrait pour les hommes en raison de leur beauté, de leur intelligence, de leur talent… : désirables, mais perçues comme n’ayant pas de désirs sexuels propres.

Ces femmes homosexuelles se sentent généralement méprisées par les hommes, exposées à des attaques de leur part, car s’estimant n’avoir aucun des points valorisés.

Comme la scène primitive est conçue en termes sadiques, oral et anal, la participation de la mère à un acte de ce genre est généralement niée. En même temps, on note un désir de se protéger soi même comme la mère de ce type d’attaque. Un bénéfice secondaire en est retiré : si la mère ne marque ni intérêt ni besoin à l’égard de sa relation hétéro sexuelle avec le père, la fille en vient à se juger comme un substitut essentiel au père, aux yeux de la mère.

Derrière cette impression de besoin vital de la mère et d’union symbiotique avec elle, se dissimulent bien des sentiments contradictoires. Il est commun d’entendre comment inconsciemment les femmes homosexuelles se sentent avoir été vidées et dépouillées par leur mère. Elles se sentent avoir été privées et démunies de leurs biens propres. Un sentiment d’impossibilité de garder quoi que ce soit de bon ou de valable pour elle, sentiment de devoir tout restituer à la mère : essentiellement, le père introjecté aussi bien que la féminité propre.

C’est le sens que donne l’auteure à la crainte maintes fois évoquée par des patientes homosexuelles d’uriner ou de déféquer dans un endroit où elles pourraient être entendues. Car en effet, se faire surprendre par la mère en train de vomir, de déféquer ou d’uriner revient à trahir le vol du phallus du père, la consommation de la scène primitive, par suite d’une libidinisation de ses actes.

Le vol et les images parentales

En lien avec le sentiment d’être dépouillé de tous ces trésors phalliques et anaux, l’auteure examine un aspect de compulsion au vol qui pourrait aider à mieux comprendre le désir homosexuel.

Des patientes homosexuelles et kleptomanes décrivent des conditions semblables et nécessaires à l’accomplissement de leurs vols. On reconnait dans les types de vols des objets phalliques, dérobés au père ou à ses substituts, contre leur gré. On pourrait dire qu’il s’agit là d’un vol compulsif d’un pénis, impliquant une castration du père qui leur procure un grand triomphe.

Cependant, les articles volés sont presque toujours des lingeries élégantes, des robes, des bijoux, des sacs à main : autant d’articles destinés à rehausser la féminité. Souvent, ces objets sont semblables à ceux que la mère choisissait pour elle-même, attribut féminin magique refusé par la mère à la fille. En même temps, ces attributs sont ceux nécessaires pour exercer un attrait sur le père. Ces objets volés étaient également représentatifs de quelque chose dérobé à la mère, mais ceux-ci étaient souvent redonnés à une autre femme et fréquemment à la mère elle-même.

Ainsi, le cadeau révélait un désir de réparation symbolique lié au désir d’absorber en la volant à la femme qui était le substitut inconscient de la mère : l’essence de la féminité.

Le pouvoir secret grâce auquel la mère attirait le père, mettait des enfants au monde, autant que sa capacité à maintenir la vie, à donner de la nourriture, chaleur et confort, tout ceci est représenté comme un phallus.
C’est ici une des nombreuses significations que l’on peut attribuer au terme de « mère phallique : il désigne par excellence la mère toute puissante, la mère capable de tout faire et qui détient tout attribut de valeur ».

Ainsi, si le droit de s’identifier à elle semble refusé, on peut se trouver contraint d’attaquer la mère et de la dépouiller de tout cela.

Ainsi, les objets volés représentaient le phallus sous son double aspect : paternel et maternel. Dans ce sens, il reproduisait exactement ce qui est recherché et symboliquement retrouvé dans la relation homosexuelle.

Le vol possède donc diverses significations inconscientes. C’est le pénis du père, refusé à la petite fille et accordé à la mère. C’est aussi un vol de la mère en personne, sous les yeux du père. Enfin, c’est le vol fait à la mère de l’essence même de sa féminité.

Si la fille prétend posséder cette qualité, elle se sent menacée par la mère qui l’en dépouillera inévitablement et lui barrera du même coup tout accès au père. Ainsi, sous une forme condensée, elle réalise plusieurs propos. Elle châtre le père de son pénis, et de ses droits sur la mère, elle châtre également la mère par son désir de posséder la virilité du père, et en même temps vole à la mère sa propre féminité, que dans le tréfonds de son inconscient, elle désire recouvrer pour attirer le père à elle.

Cependant, ce dernier but est déguisé. Elle préfère faire cadeau de l’objet magique volé à une autre femme, et éviter ainsi les dangers cachés dans ce désir : c’est-à-dire détruire sa mère en s’identifiant à elle et se retrouver femme devant son père. L’homosexuelle donne à une autre femme le rôle désiré, tandis qu’elle prend la place du père et joue le rôle de l’amoureux offrant à sa bien aimée des dons durement acquis. Mais ces dons sont frauduleux, c’est un jeu à l’intérieur d’un jeu, c’est un drame œdipien qui recèle un drame pré œdipien : le désir de jouer un fantasme de scène primitive en même temps qu’une tentative ultime de reprise de possession de soi.

Ainsi, la kleptomanie est un équivalent direct de la perversion sexuelle et comme tel, une façon de maitriser l’angoisse de castration (narcissique et phallique).

La relation homosexuelle et sa signification

L’idée qui paraît essentielle à l’auteure, c’est qu’en contractant un attachement homosexuel, la fille ébauche une tentative pour se libérer de la mère.
Le sujet déplace ses aspirations et ses craintes homosexuelles liées à l’imago maternelle sur un substitut : ce report apparaît consciemment comme une victoire secrète sur la mère.

Faire voir à la mère qu’elle aime une autre femme est ressenti consciemment comme une victoire secrète sur la mère.
L’autre source de triomphe, c’est qu’outre sa fonction de remplacement, la nouvelle relation a une valeur érotique. L’activité sexuelle et masturbatoire, toujours ressentie comme interdite par la mère, est autorisée et partagée par le substitut maternel.

Outre le sentiment d’être accepté, pour tout ce qui était inacceptable dans la relation à la mère, l’homosexuelle cherche encore à connaitre son propre corps au travers du corps d’une autre femme. Dans les fantaisies sexuelles, les pratiques sont décrites comme un don de plaisir sexuel fait à la partenaire. La pleine réalisation du moi corporel s’accompagne d’une tentative de compléter le moi. La partenaire choisie comme objet d’amour est décrite possédant les qualités que la personne elle-même estime faire défaut chez elle.

Jusqu’ici nous avons présenté les aspects constructifs des relations homosexuelles, mais ceci résolve bien peu des conflits de base et cette nouvelle relation crée un nouveau cercle clos.
En effet, la partenaire féminine est encore une figure maternelle pour l’inconscient et sur laquelle viendront se cristalliser tous les conflits attachés à l’imago maternel. Parmi eux, l’un des plus remarquables est l’ambivalence. Ainsi, apparaissent petit à petit les craintes phobiques pour la personne aimée, le besoin de la surprotéger, de régler ses mouvements, et parfois de la tyranniser.

La crainte de devenir un objet partiel, polarisé sur l’amie féminine aimée, est également présent à la conscience, ce qui suscite le besoin de remplir un rôle primordial pour la partenaire. Certaines de ces femmes homosexuelles dépensaient une grande énergie à faire pour l’autre ce qui aurait été en réalité pour elles mêmes un désir ou une nécessité, et cela au détriment de leur activité ou de leur intérêt personnel (sacrifice).

Ainsi, elles bouclaient la boucle et retrouvaient la situation originelle avec la mère, où la petite fille se dépouillait pour satisfaire les besoins maternels.

Le moi de ces patientes cherche ainsi à maintenir sa précaire intégrité, en suivant les mêmes voies que dans l’enfance, mais cette fois dans un contexte homosexuel. La menace de perdre la partenaire donne lieu à de graves troubles de la libido narcissique du moi, jusqu’à de graves troubles dans les investissements des limites du moi corporel lorsqu’il y a rupture.

Tandis que le moi est renforcé dans la relation homosexuelle, les craintes sexuelles elles ne s’atténuent pas.

Conclusion

La question essentielle a été de comprendre ce que représentent pour le moi les relations homosexuelles. Les pulsions libidinales et agressives qui entrent en jeu sont les mêmes que celles que tout être humain doit utiliser et intégrer d’une manière ou d’une autre : « chaque individu présente un mélange de caractères génitaux propre à son sexe et de caractère propre au sexe opposé, de même qu’un mélange d’éléments actifs et passifs, que ces éléments d’ordre psychique dépendent ou non des caractères biologiques » (Freud, 1905).

Nous disons donc combien la bi sexualité psychique est un élément fondamental dans la vie hétérosexuelle. La question qui se pose pour nous est par conséquent celle-ci : pourquoi une petite fille, dans sa tentative d’intérioriser une identification au père vitale pour son évolution psycho sexuelle, n’a-t-elle pu réussir qu’au prix d’une distorsion de son être ?

Barrière vers le père, la mère a pris la place de celui là. Il y a alors un manque d’intégration du désir représenté par l’envie du pénis et surtout manque de sa symbolisation dans l’inconscient. Ce manque est essentiel dans le vécu corporel de la femme homosexuelle.

L’envie du pénis chez l’homosexuelle porte sur le pénis réel, le désir vise le pénis en tant que chose, et le désinvestit de toute signification phallique. Il ne s’agit plus du phallus, signe de puissance, de désir, de complétude, de l’espoir de s’identifier au père. Dépouillé même de sa signification proprement masculine, le pénis devient tout au plus un objet transitionnel : sorte de jouet significatif qui tient lieu encore de quelques fonctions maternelles qui se partagent comme un bien propre du petit enfant.

Il y a perte des gains narcissiques pour le moi naissant, d’une relation homosexuelle normale à la mère, ainsi que de l’identification narcissique au père. Ce double échec de l’identification appauvrit le moi et ses fonctions, et fait obstacle aux relations objectales hétérosexuelles.
Face à ce manque dans ses identifications, la fille cherche désespérément des relations structurantes dans l’homosexualité.

Les troubles dans l’identification sexuelle produisent une distorsion du moi, et une faille dans le sentiment d’identité, jusqu’à perturber le vécu du corps lui-même.

Le surmoi retrouve une forme archaïque, toute puissante et sadique. Des défenses tout aussi archaïques : négation, projection, défenses maniaques, désaveux.

Il s’agit là d’une névrose « complexe ». Nous retrouvons des défenses hystéro phobiques et une forme de relation homosexuelle de type obsessionnel. Mais il y a dans ce moi névrotique un clivage : clivage dans la structure du moi, et également clivage au niveau de l’objet (désir de l’objet bon, idéalisé, projeté sur la femme, crainte de l’objet mauvais, persécutoire, projeté sur l’homme). Le clivage est au cœur même de la structure que j’essaie ici de dégager.

Les défenses phobiques ont partiellement échoué. Le refoulement de l’image paternelle est précaire. Le père est devenu le support des réactions agressives, originellement liées à la mère, refoulées en tant que telles et projetées par la suite sur l’objet ressenti comme refusé par elle (le père).

Pour combler le manque ainsi créé, la fille a recourt à une identification régressive à un père objet partiel, revêtu de qualités anales aussi précieuses que dangereuses.

Devant son besoin d’incorporer le père dans sa propre identité, la fillette est forcée de refouler ses désirs féminins. Cette position économique court circuite l’Oedipe, et peut parfois amener une perte de la réalité face au monde masculin, perte appelée à s’aggraver devant le danger d’être réintégré comme objet partiel de la mère. Voilà de quoi la femme se protège par la relation homosexuelle, qui constitue, si fragile soit-elle, une barrière affective protectrice.

Or, la situation nouvelle ainsi établie comporte de nouveaux dangers. Si le désir refoulé de l’homosexuelle vise le père, la demande de son accomplissement est adressée à la mère. Cela sans être passé par l’identification maternelle, indispensable pour trouver le chemin vers l’homme. La relation homosexuelle est donc lourde de plusieurs sens cachés. La femme fait une double demande à sa partenaire, appelée à la combler de tout ce que la mère a refusé. Quand la fillette se voit obligée de se détourner de son père, elle ne retrouve pas simplement son premier objet d’amour. Il s’est produit un glissement en arrière d’une relation triangulaire à une relation en apparence binaire. Or, à la faveur de cette régression, le moi de la fille s’est emparé de l’objet convoité : le phallus paternel.

On peut dire alors que son moi s’est paré de cet objet, objet qu’elle aura toujours l’impression d’avoir volé.
Elle se retrouve dans une relation quasi fusionnelle, calquée sur la première relation mère enfant, mais à cette différence près que les virtualités phalliques du pénis paternel ne sont plus détenues par la mère.

Elles sont devenues le patrimoine de la fille, qui vit constamment dans la crainte de les perdre. En même temps, protégée par cette identification au phallus paternel, elle l’interpose entre elle-même et sa mère.

Mais surtout, elle croie maintenant ressentir receler tout ce qui est essentiel à la mère. Elle est en mesure d’offrir ce que la mère attend d’elle. Elle est phallus pour la mère, phallus aux qualités annales, que seule la mère peut manipuler. Or, à cet instant, quand elle la quitte pour une autre femme, c’est un grand moment de triomphe : la castration de la mère est consommée. C’est à une autre, substitut de la mère, qu’elle va s’offrir comme incarnation de tout ce qui manque à celle-ci. Mais là, le drame recommence. C’est au prix de luttes couteuses qu’elle maintient l’identité fragile qui n’est pas la sienne. Sa tentative de compléter l’autre cache son fantasme de se compléter elle-même aux dépends de l’autre. Elle s’installe dans un jeu hasardeux où elle s’efforce de réduire sa partenaire à jouer le rôle de cet objet partiel qu’elle seule peut manipuler, formule inverse de la relation maternelle.

Elle craint évidemment de se retrouver elle-même objet partiel, polarisée cette fois sur l’autre. En quittant sa partenaire, elle risque de tout perdre.

Cette relation n’en continue pas moins le désir profondément refoulé lié à l’imago paternelle. Or, ce désir menace continuellement de voir le jour. Au plus profond d’elle-même, elle aspire à combler ses vœux féminins, alors que la place n’est pas libre. Sous le couvert d’une relation à une autre femme, elle converse le phallus paternel. Mais la possession fantasmatique du père se paie à un prix élevé : elle renonce à tout jamais à être objet de désir pour un homme. Et c’est là, à mon sens, la castration de la femme. L’identification au phallus, si coûteuse qu’elle soit, ne sert pas pleinement à enrichir le moi et ses fonctions, ni à réaliser un destin de femme. Le pacte que la femme homosexuelle conclut avec les imagos parentales scelle sa propre castration.

Pour conclure, l’économie psychique de la relation homosexuelle féminine est une tentative pour maintenir un équilibre narcissique et cela en échappant à l’identification symbiotique et dangereuse réclamée par l’imago maternelle, tout en conservant l’identification inconsciente au père, élément essentiel de cette structure fragile.

C’est là une tentative de se protéger d’une dépression profonde et des états de dissociation éventuels. Elle contribue ainsi à préserver l’identité du sujet et la cohésion du moi.