GROUPE DE PAROLE

Marc Guiose

Psychologue Clinicien – Psychothérapeute d’orientation psychanalytique Ancien psychologue de la maison médicale Jeanne Garnier Chargé de cours Université Paris 6


Depuis quelques temps on entend beaucoup parler de groupe de parole. Ils sont issus des travaux sur les T-Group, ou Training Group, plus connu sous le nom de Dynamique de groupe, mis au point par Kurt Lewin dans les années 40 aux Etats Unis. Ils sont également un héritage des Groupes Balint, très en vogue dans les années 70. Michael Balint proposait alors aux médecins des supervisions de groupe voulant réguler les relations entre médecins- malades-maladies. Depuis Balint, les groupes ont pu profiter de l’héritage de la psychanalyse et tout particulièrement en France avec les travaux du Pr Didier Anzieu et René Kaes.

Enfin, la touche finale vient de Martine Ruszniewski qui dans les années 90 développe se qu’elle nommera Groupe de Parole dans les services de médecine à grande pénibilité comme la Cancérologie ou les Soins Palliatifs. Rappelons que ce livre a servi de référence à la Haute Autorité de Santé qui s’en est inspiré pour préconiser certains conseils. La CIRCULAIRE N°DHOS/O2/2008/99 du 25 mars 2008 relative à l’organisation des soins palliatifs, qui recommande qu’un temps de supervision régulier soit mis en place pour les membres de ces équipes, est issue directement du travail de M. Ruszniewski.

Dans le Guide de bonnes pratiques d’une démarche palliative en établissements ( Ministère de la santé et protection sociale, DHOS, comité de suivi des soins palliatifs et accompagnement 2002-2005 ) la notion de groupes « de paroles » est ainsi explicitée : « groupes d’expression libre des émotions, représentations, partage d’expérience qui implique un volontariat et une animation assumée par un psychologue ou un psychiatre ne participant pas au travail quotidien du service. Le soutien psychologique ne peut être envisagé comme intervention clivée de la dynamique et de l’organisation institutionnelle, réflexion sur la formation et la compétence des acteurs ; Dans ce sens le « groupe de paroles », qui implique engagement et choix individuel, participe plutôt à une démarche de formation et d’acquisition de compétence. »

Le groupe de parole pour pouvoir fonctionner nécessite certains pré requis :

  • Le temps du groupe de parole fait parti du temps de travail, il est institutionnalisé ;
  • Il y a une entière liberté pour venir ou pas à ces groupes ;
  • Certaines règles doivent être respectées : confidentialité, écoute bienveillante et sans jugement.

D’autres conditions, qui ne sont pas précisées, favorisent plus qu’elles ne desservent ce type de travail : la présence de certains leader du groupe (coordinatrices, cadres, médecins…), la possibilité de chacun de quitter son costume professionnel et hiérarchique pour pouvoir parler de ses émotions.

La technique de ces groupes est basée sur l’entretien clinique non directif, avec une visée de soutien pour l’équipe dans ses relations avec les patients hospitalisés. L’entretien est défini dans le Petit Robert comme l’« action d’échanger des paroles avec une ou plusieurs personnes ». C’est bien cet échange de parole qui est proposée de manière formelle lors du groupe de parole. Un échange de parole non-directif (Rogers, 1961), c’est-à-dire que nous invitons les participants à parler librement de ce qu’ils souhaitent en posant le moins possible de questions. Lorsqu’il m’arrive de diriger l’entretien dans un sens qui me parait important j’utilise plutôt des réitérations, des reformulations que des questions directes (A. Blanchet, 1994).

Les interventions que pratique le psy ont toujours pour but de faire circuler la parole ou bien de favoriser la parole chez un interlocuteur. L’intervention du « psy » consiste à soutenir la dynamique du groupe en favorisant la prise de parole, en tentant de gérer les silences autant que l’expression des émotions. Nous favorisons également l’émergence de la parole par une « neutralité bienveillante ». Être neutre c’est avant-tout ne pas émettre de jugement, de critique, de désapprobation. Être neutre ce n’est pas ne rien éprouver, c’est parvenir à ne pas communiquer, même involontairement, de signes trahissant ce qu’on éprouve. Tâche en réalité impossible dans le face-à-face. Quant au parti pris de la bienveillance, il consiste à ne pas exprimer notre désapprobation ou, pourquoi pas, notre colère, alors même que l’on ressent des sentiments négatifs vis à vis du sujet.

Tout en essayant d’être un interlocuteur vivant, nous cherchons à empêcher, tant que faire se peut, l’émergence de nos problématiques personnelles. Être bienveillant c’est aussi protéger le sujet qui s’expose narcissiquement devant les autres. Par exemple, en évitant le débordement traumatique par l’intensité de l’émotion due à la surprise de s’être trop dévoilé. Il est là question de la fonction contenante (Bion W., in Grinberg L., 1996) du clinicien. Il s’agit ainsi de respecter l’aménagement défensif du sujet pour qu’il ne vive pas ce moment comme une effraction, comme un aveu pénible qui lui aura échappé. Le « psy » devra favoriser un climat de confiance. Il oeuvrera à maintenir la raison d’être de ce « lien groupal », qui demeure la prise en charge globale du malade. La finalité du groupe est toujours l’amélioration de la relation soignant-soigné par l’atténuation de la souffrance des soignants. La finalité du groupe n’est pas de devenir un espace d’analyse des problématiques individuelles, qui lorsqu’elles émergeront devront toujours être replacées dans le contexte professionnel.

 

Finalement, pourquoi un groupe de parole ?

Si, la nature de la relation soignant-soigné demeure avant tout « professionnelle », le soignant pourra parfois, et, dans certains services, souvent, se sentir personnellement impliqué, en proie au trouble, au chagrin ou à l’affliction en fonction d’imprévisibles résonances affectives. De même, nous l’avons dit plus haut, ce n’est pas tant la perception de la mort et son vécu qui génèrent les souffrances les plus tenaces chez les soignants. Ce serait plutôt cette incessante oscillation des soignants entre omnipotence et impuissance. Le parcours d’un soignant est jalonné de succès thérapeutiques qui amènent l’euphorie ou la sérénité qui soude et valorise l’équipe. Mais il est également jalonné d’angoisse inhérente à l’échec et qui plongent les soignants dans le désarroi et la confusion. Épuisant métier, où à peine a-t-on surmonté la mort d’un patient qu’à nouveau un autre arrive pour bientôt repartir, venant renforcer le sentiment de perte qui s’insinue bien malgré nous. C’est ce dernier aspect qui cause des dissensions dans le groupe et des discordes qui sont une manière inadaptée de réduire la souffrance. La constitution d’un sous-groupe hostile à un autre sous-groupe. Ou de façon plus économique, l’agressivité peut se condenser sur un seul bouc-émissaire. Ainsi, l’équipe consume toute son énergie au détriment du soutien du malade.

Dès lors, redonner la parole aux soignants :

– En soin palliatif c’est évoquer l’angoisse et le désarroi qui ponctuent les phases de ce parcours connu et toujours inacceptable au cours duquel le soignant doit accepter son impuissance à ne pouvoir retenir le patient. Cette conscience de l’échec engendre la visualisation de l’approche de la mort, de sa propre faillibilité, une parcelle de la mort à venir.

– Ailleurs c’est les aider à prendre conscience de l’enchaînement des acceptations à devoir encore se résigner dès lors qu’au vouloir-guérir succède une cascade de pertes de plus en plus âpres et douloureuses : accepter de ne pouvoir guérir puis accepter l’idée de la mort en tâchant de se rétablir à nouveau dans un continuum de vies à guérir encore.

– C’est tenter de comprendre les ressentis de chacun, en s’autorisant à exprimer leurs certitudes, leurs doutes et leurs difficultés d’accompagnement de la première rencontre à la mort.

– C’est de reconnaître et décoder les opérations défensives du malade.

– C’est identifier leurs propres mécanismes de défense pour les admettre en tant que réponses légitimes à leurs appréhensions, à leurs blessures, tout en acceptant de se défendre de l’angoisse sans s’alourdir de l’angoisse à devoir se défendre.

– C’est s’autoriser à évoquer l’échec d’un traitement. Ou bien c’est accepter la perception d’une possible faillibilité.

– C’est prendre conscience de leur propre subjectivité, de leurs projections, de leurs désirs, de leurs limites.

– C’est leur permettre d’instaurer « la bonne distance » entre eux-mêmes et leurs malades, dans cette frange entre évitement et identification projective.

– C’est persister à maintenir, à travers les soignants, à maintenir le malade dans son statut de sujet vivant. C’est reconstituer une place, un espace et un temps au mourant dont les soignants seront les garants.

– C’est faire accepter aux soignants les élans de fuite qui les saisissent souvent à l’orée de la mort.

– C’est réinventer le « lien groupal ». En effet, la cohésion de l’équipe reste le garant de l’optimisation de ses potentialités. Le groupe étant seul capable de permettre d’apaiser le trouble et l’angoisse qui surviennent à chaque phase de la maladie à chaque décès.